Carmen Bramly

Croire en Eurafrique

La première fois que Louis m’a parlé d’Eurafrique, je n’y ai pas cru. Comment y croire, en effet ? Construire une Europe forte représente déjà un défi, alors comment se représenter l’Eurafrique ? L’Europe et l’Afrique, sœurs, marchant main dans la main vers un nouvel horizon ? L’Europe et l’Afrique, deux continents hétérogènes, unis, pour construire le monde de demain ? Comment imaginer les offenses du passé pardonnées, comment concevoir l’union presque matrimoniale de l’Europe et de l’Afrique ? C’était trop sans doute, trop visionnaire, trop ambitieux. Et puis, qui a envie de commercer avec le Libéria ? Comment résoudre les conflits, la désertification, la famine, le manque d’infrastructures, la radicalisation de l’Islam… Afrique. Le mot fait peur, de prime abord. Trop chargé d’histoire, de culpabilité, d’incompréhension. Entre le griot et la machette, poésie et hémoglobine.

Dans un premier temps, c’est sa verve illuminée de jeune prophète en basket qui m’a séduite. Séduite, mais pas encore convaincue. Les yeux écarquillés, je l’écoutais, je me laissais pénétrer par ses mots. On aurait dit qu’il me décrivait une vision, une révélation, une épiphanie. Que Louis ait été touché par la foudre, je n’en avais jamais douté, mais ce qu’il me disait dépassait mon entendement. Il me décrivait une coopération bicontinentale, où l’Europe, repentie, après un mea culpa retentissant, traiterait l’Afrique comme un partenaire, rompant avec les politiques paternalistes et toutes les formes de néo-colonialisme qui subsistent aujourd’hui. La vision de Louis n’est pas franco-centrée. Son but, que les deux continents s’embrassent sur l’autel d’un avenir commun. J’essayais donc de comprendre comment l’Europe s’excuserait, officiellement, sur la scène internationale. Qui prendrait la parole ? Jean-Claude Juncker ou bien des artistes, des écrivains, le peuple européen à travers des blogs, des posts, des hashtags et des politicotweets ? Pour Louis, l’Histoire appelle à ce mariage, civil, avec partage des biens communs, entre les deux continents. J’imaginais déjà les deux territoires prononcer leurs vœux : « Je te promets de t’aimer fidèlement dans le bonheur et dans les épreuves tout au long de notre vie ». L’Europe est historiquement liée à l’Afrique, m’expliquait Louis. J’ironisais intérieurement en me rappelant les guerres, l’histoire coloniale, le sang, le morcellement absurde de son territoire par les Européens, tout ce qui sépare nos deux continents. Pourtant, Louis voulait inverser la donne, avant que l’Asie ne s’impose trop en Afrique et exerce une forme passive et agressive de colonialisme économique, en envoyant trop d’IDE et des vagues de diaspora. « Nous partageons des langues communes, des idéaux, nous sommes frères ». C’était beau, son discours, j’avais envie d’avoir foi en lui. Puis il s’est mis à évoquer un idéal : l’Europe aiderait à la reconstruction de l’Afrique, en dédommagement, une reconstruction intelligente intégrée à la nouvelle économie mondiale, circulaire… Plein de fougue, il énumérait les nouvelles énergies renouvelables que l’on pourrait développer en Afrique. Dubitative, encore, je hochais machinalement la tête. Oui, ce petit blond, porte-parole de la communauté tsigane en France et directeur de campagne de Gnangbo Kacou, candidat aux élections présidentielles en Côte d’Ivoire, m’intéressait, mais je ne le comprenais pas.

Et puis j’ai osé cette question qui me travaillait depuis le début de son soliloque : « Mais Louis, quand est-ce qu’Eurafrique verra le jour ? ». Il m’a posé une main sur l’épaule : « Unissons-nous… ». Et là, j’ai compris. J’ai cru. La vision de Louis, je ne sais pas si je vivrais assez longtemps pour la voir se concrétiser, mais son discours, un jour, raisonnera avec la réalité. Maintenant, la question, c’est comment ? Comment réaliser Eurafrique ? Comment se sentir Eurafricain, dans sa chair ? Par les échanges. Allez, voyagez, voyez, comprenez. La jeunesse Eurafricaine doit réinventer son identité, pour que demain, deux continents se relèvent, ensemble, fraternels et beaux.

Eurafricul

La pirogue progresse sur la nuit liquide. Les verres des lunettes d’Amin absorbent les rayons de la lune, le reste de son corps se meut dans le noir. J’écoute le clapotis des vagues contre le bois de notre embarcation. Il pagaie du mieux qu’il peut, s’emmêle un instant les bras et la pirogue danse sur la mer, avant de se stabiliser à nouveau. Je n’ose pas parler. Il ne m’a rien dit quant à notre destination.

Cet après-midi, nous étions tous les deux à la plage, derrière la prison de l’île de Gorée, entre des gamins qui faisaient griller de petits poissons argentés et d’autres qui jouaient du djembé, tandis que les filles dansaient, pagnes relevés, couvertes de bijoux en cauris. Amin releva une mèche de mes cheveux pour dégager mon oreille, puis approcha ses lèvres tout près de moi. Ses chuchotements me firent frissonner.

– Ce soir je t’emmène quelque part.

– Où ça ?

– Tu verras.

– C’est un secret ?

– C’est une surprise.

Et là, je suis avec lui, sur cette pirogue qui vogue et vague, dans le noir. Où me conduit-il ? Point ne sais-je, dans mon pagne humide à force de subir les embruns chauds de la mer, chaque fois que la pagaie la heurte. Soudain, j’entends de la musique, au loin. Un chant, une contrebasse, des tam-tams… sirènes mystiques dans ces contrées marines.

– On arrive.

– Où ?

– Tu verras.

Une baraque en tôle sur pilotis se dresse non loin des rochers de la côte. Un toit en matériaux de récupération et la façade enguirlandée, comme un sapin de noël, de lumières rouges, bleues, vertes, jaunes et violettes. Un vieux fume sur le perron de planches vermoulues. Il nous hèle, de loin. Amin dirige la pirogue vers le cabanon, l’attache à l’aide d’une corde à l’un des pilotis et grimpe à l’échelle de fortune jusqu’au perron. Paniquée à l’idée qu’un échelon se brise, je le suis quand même, dans cet abri de fortune, hors du temps. Le vieux s’avance. Les rayons blancs de la lune accusent les rides qui lui strient le visage. Son regard sec comme un désert s’illumine soudain. D’une pichenette, il jette sa cigarette à la mer.

– Amin… mon ami Amin… Na’nga def ?

– Mangi fi rekk !

Je me tiens en retrait, derrière lui, redresse mon pagne qui glisse sous mes aisselles. Amin sort de la poche de son jean un billet froissé de vingt eurafros et le vieux écarte le tissu délavé qui fait office de porte. Les mots se rétractent dans mon esprit et la fumée de cigares et de clopes qui brouille l’espace s’infiltre jusque dans mes pensées, opérant un acte de sublimation sur mon cerveau. Comment décrire ce que je vois ? Impassible, Amin se dirige vers le bar de fortune, installé à droite de l’entrée, où une fille au visage balafré, grande et nue, le sein dur, sert du rhum dans des verres poisseux, sous un portrait de Napoléon, dont la toile déchirée en diagonal rappelle sa blessure. Je ne le suis pas, arrêtée par les effluves de tabac, de sueur, de sirocco et de bois iodé entremêlées. Au centre de la cabane, une chanteuse en robe dorée fait rugir sa voix d’outre-tombe, accompagnée par une contrebasse et des tam-tams sonnant l’apocalypse, en retrait de la rive du continent sénégalais. Au beau milieu d’un rêve, chahuté par les vagues qui ébranlent les pilotis, je fixe les corps nus, la chair luisante, amassée sur les planches du sol. Ces femmes empêtrées dans leurs bourrelets, ces hommes accouplés, me rappellent un documentaire animalier sur la copulation des phoques ainsi qu’un autre sur les rites vaudous. Il y a un peu des deux, dans le tableau qui s’offre à mes yeux. Je me tourne vers Amin, accoudé au bar, grand, droit, avec ses lunettes couvertes de buée. Sa chemise épouse sa peau à cause de la mer et de la transpiration. Il me signe de le rejoindre et me tend un verre de rhum.

– Voici mon QG !

La chanteuse nous fixe. Dans ce carnage de viande vive étalé autour de nous, nous sommes les seuls debout, vêtus. Elle chante en wolof, je comprends ses mots. Elle veut que je sois nue, qu’Amin soit nu, elle nous invite à mêler nos corps aux autres, de sa voix pourpre. Elle agite un chasse-mouche en crin de jument pour chasser les djinns et bénir le cercle libertin qui prie à pieds le dieu de la chair. Elle le brandit et son visage gras semble possédé alors qu’elle répète en wolof une incantation à l’amour pluriel. J’avance vers Amin. Un bout de verre cassé se plante dans mon pied. J’avance toujours. Il repose le verre qu’il avait à la main et d’un geste vif ôte mon pagne. Je reste là, nue, pantelante, dans cette cabane comme échappée du réel, à regarder ces gens forniquer dans la chaleur moite de la nuit d’été. Le toit suinte, comme si l’édifice de tôle et de carton était bouche, qui nous avait englouti et salivait sur ses captifs.

Amin ôte sa chemise, je baisse son jean. Les tam-tams battent plus fort que mon cœur et sur le lit de nos vêtements déposés par terre, nous nous couchons. Le songe m’envahit, je ne suis plus moi, mais un corps, en communion avec tous les autres corps de la pièce. Je sens Amin enraciné en moi, et moi, un bout de lui. Une fille rampe à nous et d’hydre à deux têtes, voilà qu’il nous en pousse une troisième, avec ses longues tresses et des omoplates si fragiles qu’elles se déploient comme les ailes d’un insecte. Infinie j’ai l’impression d’être, dans la cabane sur pilotis.

CARMEN EN MUSIQUE – Talking Timbuktu

La musique, c’est le langage universel qui unit les Hommes, les continents, les cultures. Chaque semaine, pour Eurafrique, je vais vous parler d’un morceau et de ce qu’il m’inspire. Pour fonder une jeunesse eurafricaine forte et unie, servons-nous de la culture. La musique a pour vertu d’emporter l’âme, de faire comprendre l’insaisissable. Ça ne demande qu’une seule chose : écouter et se laisser pénétrer par les notes d’un ailleurs qui se rapproche.

Ali Farka Touré et Ry Cooder unis pour produire Talking Timbuktu, cet album qui puise sa force dans les racines du blues. La voix est pure, grésille et enchante les instruments. On sent comme un souffle de mélancolie dans les accords lancinants des guitares, une rétrospective d’un monde regretté. Voici un morceau idéal pour se perdre dans les rues, pour errer ou rêver :

Euraporn

Adossé au tronc d’un baobab, les pieds enfoncés dans le sable, Abdel jette une boulette de sève jaunâtre et odorante qui me rebondit sur le haut du crâne.

C’est quoi ton problème ? C’est toi qui a dit que tu voulais camper dans la brousse.

Tout va bien.

Alors pourquoi t’es chiant ?

Je sais très bien, à vrai dire, ce qui le taraude, Abdel. Sa meuf l’a largué il y a une semaine, elle a rejoint un groupe d’Eurafricains sceptiques luttant contre le métissage, ceux qui souhaitent préserver leur couleur de peau noire. Elle s’est faite embrigadée par sa famille, connue de tout Kinshasa pour ne pas avoir laissé une goutte de sang pâle tâcher le charbon de leur patrimoine génétique. En général, au fur et à mesure des générations, impossible de dire d’où viennent les gens. C’est devenu le bicontinent arc-en-ciel… que ce soit à Gérone, à Marseille, à Cadix ou à Munich, jusqu’à Bamako ou Pretoria, un dégradé de brun, d’abricot, d’acajou, d’ébène, de doré… autant de nuances chromatiques qu’il y a d’individus.

C’est Absa ?

Ne me parle plus de cette conne…

Très bien, de toute façon, je n’ai même pas à l’évoquer, en général, il déverse sa verve haineuse contre elle avant même que je n’ai pu mentionner son nom.

Elle puait de la fouffe de toute façon.

Abdel, je t’en prie.

Depuis que je le connais, il a toujours été très discret sur sa vie sexuelle et sentimentale… au point que j’ai cru pendant trois ans qu’il était homosexuel, jusqu’à le surprendre en train d’embrasser ma meilleure copine, Josiane, dans un couloir de la fac.

C’est quoi ton plus gros fantasme ?

Frère, ça ne te regarde pas…

Moi, c’est de me taper trois filles sur un radeau qui descend des rapides… deux me sucent en même temps, et la troisième m’embrasse… le tout lancé à toute vitesse sur les eaux brunes.

Elles ressemblent à quoi, tes trois grâces ?

J’en vois une rousse, la peau argile, douce comme du bois flotté, avec des petits seins ronds écartés, pas trop gros, la fesse athlétique, et des poils en feu sous les bras… nue sous son pagne indigo…

T’es con… je ne suis pas nue sous mon pagne…

Qu’est ce qui te fait dire que c’est de toi que je parle ?

Abdel ? Une rousse en pagne indigo…

T’es pas la seule…

Dans ce village, si.

Il cligne des yeux, à cause du soleil. Abdel joue avec moi depuis des années… on est meilleurs amis, mais parfois, il arrive que les hormones prennent le dessus. Abdel n’est pas forcément très beau, avec sa tête de chat mal réveillé, son teint banane écrasée et son petit ventre, pourtant, je ne sais pas… j’ai l’estomac tôle ondulée alors qu’il vient de m’inclure à son fantasme, même s’il le nie. Provocation ou déclaration ?

Toi, c’est quoi ton fantasme ?

J’en sais rien, il en faut ?

Tout le monde en a… sinon, c’est que t’as déjà tout essayé…

Haussement d’épaules. Je me demande à quoi devaient ressembler les fantasmes de Carmen, ma grand-mère, quand elle avait vingt ans. Je sais, c’est étrange de penser à la sexualité d’un cadavre ridé quand soi-même on sent soudain un désir palmier pousser d’un coup, des ovaires au cerveau. Son monde était bien moins libre que le nôtre. Une femme à hommes, c’était une catin, une dégénérée. Il y avait encore, à l’époque, des gens pour encenser la virginité des jeunes filles, on parlait d’excision, le sida faisait peur et on mettait des capotes… il y avait des interdits et un bon background de culpabilité judéo-chrétienne et de cul marchandisé, en plus, il existait des gens pour dénigrer le sexe entre une blanche et un noir… incompréhensible ! De toute façon, aujourd’hui, on ne sait plus ce que c’est que d’être blanc ou noir… c’est tellement réducteur, ça ne veut rien dire… Bref… je pense à Carmen pour oublier le Léthé qui s’écoule hors de moi, absorbé par ma culotte et le sable sur lequel je suis assise.

Abdel ?

Il fait comme s’il n’avait pas entendu son nom, ferme les yeux. Je me lève, et campée devant lui, pose ma bouche sur la sienne. Il entrouvre les yeux, amour demi-sommeil. Au loin, dans le village, on peut entendre la voix du griot accompagner une guitare au son futuriste. Je passe mes bras autour du cou d’Abdel, il se laisse faire, comme un tronc, comme une écorce que je devrais réveiller par mes caresses. Cinq heures d’aérotrain pour arriver là, au milieu de nulle part, pour qu’il oublie Absa l’eugéniste, et qu’il m’ouvre sa bouche, sous un vrombissement d’insectes voyeurs. Mon pagne tombe, et je reste debout, devant lui, embarrassée. Nous chutons dans le sable brûlant, à deux, encastrés l’un en l’autre.

En Molly Bloom eurafricaine, mes hanches s’ouvrent à l’instant et disent oui. Oui le sable ocre parfois feu et les glorieux couchers de soleil sur la brousse et les baobabs à l’infini sur la route oui aux petits villages sourds semés au hasard du temps et les oranges et bleus qui font l’horizon et les enclos des buffles et les rues étroites de Saint-Louis où je me promenais petite-fille avec ma grand-mère dans mes robes en logos colorées oui les couronnes de bougainvillier dans mes cheveux roux et oui la première fois que j’ai rencontré Abdel dans le souk de Tanger oui l’odeur de viande grillée et de cuir tanné oui sa main dans la mienne pour m’indiquer le chemin oui les étales de dattes charnues oui quand Abdel est venu vivre avec moi oui les chaises de l’université de Kinshasa oui qu’on s’amusait à faire claquer dans les amphithéâtres en sueur oui Abdel en moi avec les yeux en moi oui son cœur qui danse le tango au rythme du mien oui et oui je dis oui.

PASSE TON BAC D’ABORD

Ma petite sœur m’a appelé ce matin, depuis Nice, paniquée. Elle passe le bac eurafricain, dans un mois et elle m’a demandé si j’avais les journaux intimes de Carmen, notre grand-mère. Je ne sais pas ce qu’elle pense y trouver, sans doute des détails pour son cours sur la naissance d’Eurafrique, des récits de manifestations, savoir comment elle avait composé l’hymne bicontinental, découvrir, au fil des belles lettres rondes couchées sur les pages gonflées d’humidité, l’Histoire, teinter son histoire à elle.

J’ai du mal à imaginer que cette petite vieille à la bouche molle ait pu être un jour la jeune fille des photos, révolutionnaire aux gros seins, en robes aux couleurs eurafricaines, du vert, du bleu, du rouge… tête de file d’une jeunesse européenne qui prenait enfin conscience que son avenir se situait dans la coopération avec l’Afrique. Une gamine de mon âge qui avait suivi Louis, un gosse lui aussi, avait cru en lui quand lui-même avait du mal à mettre ses visions en perspective. Ils avaient eu foi en leurs idées, alors que personne ne les prenait au sérieux, même pas eux, parfois.

Leur rébellion ne s’était pas consumée en verres de whisky, en joints et en coke. C’était contre la mondialisation effrénée, contre les inégalités, contre le racisme ambiant, contre une notion de progrès qu’ils rejetaient. Ils n’étaient pas satisfaits de l’état de l’Europe, trop faible et décharnée ; ils étaient dévastés par la situation de l’Afrique, entre radicalisme islamiste, misère, coefficient de Gini à en faire chialer les dictateurs, instabilité, faim et soif… tous les clichés, qui moi, ne m’évoquent rien, première génération ayant grandit dans un monde de paix, de coopération, un monde métissé.

Ses carnets. Je ne sais pas où ils sont. Peut-être chez notre oncle à Sfax ? Pourquoi ma sœur s’y prend-t-elle toujours à la dernière minute ? J’espère qu’elle l’aura son bac, et avec mention. Elle a postulé dans une école spécialisée dans l’art numérique, à Riga, et pour qu’elle soit prise, il lui fait au moins soixante sur cent. En général, le bac eurafricain est plus valorisé que les diplômes de fin d’études particuliers à chaque pays, mais on peut passer les deux à la fois.

Moi, j’ai passé un bac français et un bac eurafricain, mais c’était surtout pour avoir des cours de littérature française. Dans mes cours de littérature eurafricaine, nous comparions des textes sénégalais, français, maliens et italiens écrits à la même époque. Grâce au bac français, j’ai quand même pu avoir un panorama plus large de l’histoire de la littérature française, ne pas me contenter d’un extrait de Voltaire ou Pascal, survolé en vitesse. Le ministère de l’Éducation eurafricaine a encore des progrès à faire pour mettre au point ses programmes… soit ils rajoutent des années, soit ils enseignent la philosophie dès le CP, histoire qu’on sorte de là avec une tête bien pleine.

Abdel claque la porte, il fait la tête et s’affale sur le canapé.

Ça va frère ?

Ferrante m’a collé un quarante sept sur cent, je suis dégoûté !

La fac est gratuite, mais ceux qui échouent doivent payer pour redoubler. C’est comme une amende d’échec universitaire. Les parents d’Abdel n’ont pas les moyens et avec tout le travail qu’on a, s’il se prend un job à côté, il va devenir fou. Déjà qu’il est le directeur du journal de la fac, bénévolement…

Sinon, rien à voir, mais tu sais où sont les journaux intimes de Carmen ?

Tu peux pas avoir un peu de compassion là ?

C’est ma sœur, pour le bac… elle en a besoin…

Il fait sa tête fâchée, fronce les sourcils et croise les bras.

De toute façon, y’a rien dans ses carnets, trois phrases sur Eurafrique et le reste concerne ses problèmes sentimentaux et ses histoires de cul multiculturelles…

Tu les as lu ?

Le truc intéressant, c’est quand avec Louis, ils se sont rendu compte que deux blancs ne changeraient pas le monde, qu’ils ont fait le tour de l’Afrique en car rapide et en train, pour chercher du soutien, là-bas, pour parler aux gens de leur problème, apprendre d’eux… Demain, je vais demander à Ferrante si je peux avoir un devoir supplémentaire… s’il veut, je peux même exécuter des tâches ménagères en plus…

La fac étant gratuite, c’est aux élèves de prendre soin de l’université, de vider les poubelles, balayer les classes, la cafétéria, les chiottes, s’occuper du potager, avec un roulement des tâches par niveau d’étude. Hier, j’ai dû enfiler un bleu de travail pour réparer une fuite au huitième étage, dans les toilettes des filles. Une vraie galère… Mais bon, c’est gratifiant. La fac est à nous, c’est comme une seconde maison et je suis heureuse de colmater les brèches des murs pendant mon temps libre.

Abdel, où sont les carnets ?

J’en sais rien, tu peux te concentrer un peu sur mon problème s’il te plaît ?

Donc ils sont ici ?

Notre appartement doit faire vingt mètres carrés… je les aurais vu s’ils étaient là. Bon pas grave, je chercherai plus tard et je les scannerai pour ma sœur. Elle n’a qu’à relire ses cours en attendant.

Pour fêter la fin du bac eurafricain, les jeunes diplômés font la fête pendant une nuit entière, un gros bordel sur deux continents. Ça, ils sont unis, y’a pas à dire, pour s’enivrer à l’unisson et envahir les rues de Kinshasa, de Paris, de Madrid et de Tombouctou. En général, ils dansent, tous ensemble, se filment, et le lendemain, leurs vidéos envahissent le net. Elle est belle notre jeunesse, bigarrée… On a des gueules multiculturelles. Je suis contente d’en faire partie. Avec nostalgie, je nous revois, Abdel et moi, sautiller sur la chaussée, au rythme des djembés, prêts à bouffer la lune et le soleil ; pourvu que ça dure.

Concert italo-éthiopien

Je suis à Addis-Abeba, Abdel m’a accompagné, il n’aurait pas raté ce concert. Avec ça, il s’assure un bon exemple pour son mémoire. Le concert est à côté de Gabon Street, ça tombe bien, j’ai un ami qui vit pas loin, il vient d’emménager dans une tour végétale de plantes succulentes, au dernier étage. On dirait un cactus géant. Nous nous étions rencontrés à une conférence sur la décroissance en tant que forme de rébellion d’une jeunesse eurafricaine nouvelle. Au début, je pensais que c’était des conneries, mais ce n’était pas si mal… le maître de conférence était canon, un peu la même tête que Noam Chomsky à quarante ans. Bien mon type de mec.

Bref, Abdel achète une barquette de mesir wat dans un boui-boui crasseux, je le regarde avec une tête dégoûtée, le ragoût de lentilles ce n’est pas trop mon dada, et me contente d’un jus de bissap. Il y a beaucoup de jeunes. Abdel joue des coudes pour gratter quelques places, on en a pour plus de deux heures de queue, au milieu de ces gens bigarrés. Un patchwork de couleurs, de populations… pourtant, impossible de savoir d’où viennent ces gens, où ils sont nés, comment ils se sont retrouvés là, ce soir.

Et il est rediffusé en Italie le concert ?

En gros, t’as des artistes qui jouent ici, devant nous, et sur un écran géant, t’es connecté avec des artistes à Trieste, Naples et Rome, et tu peux même voir le public, là-bas…

Attends, je te suis plus Abdel…

C’est la chaleur qui t’as liquéfié les neurones ?

Il n’a pas tort. Les tempes trempées, je ne prends même plus la peine d’essuyer la sueur qui me dégouline le long des oreilles. Il prend quand même le temps de m’expliquer. Je dois lui faire pitié, avec mon air de zombie passé au micro-onde.

Là, ce soir, on va voir un groupe jouer, et derrière eux, sur trois écrans géants, on sera connectés avec d’autres groupes, qui font des concerts à Trieste, Naples et Rome… Du coup, ils jouent ensemble, sans être physiquement au même endroit… T’as pris des billets pour un concert sans te renseigner ?

L’argent est reversé pour financer des machines à dessaler l’eau de mer… C’est pour ça que je suis venue à la base…

Mouais, ça sert à rien ces trucs, je suis désolé…

Quand il prend son air suffisant, j’ai envie de le frapper, de lui casser ses petites lunettes rondes. Je me demande ce que ma grand-mère, Carmen, aurait pensé de nous, si elle nous avait vu. On ne fume plus de tabac, on ne se drogue plus, on écoute de la musique qui sort d’instruments acoustiques et numériques, on arrange nous mêmes nos vêtements, qu’on chine dans des bazars… Si loin de sa jeunesse désabusée, dans les années 2010, où ça rêvait de changer le monde en fumant des joints, où ça parlait d’anticonsumérisme autour d’un Starbucks. C’est fou comme le monde a changé en si peu de temps…

Abdel trépigne. Un concert en plein air, connecté à l’Italie… ça fait rêver. Si mon ami ne répond pas, on pourra très bien aller se baigner dans la rivière Bulbula, qui traverse la ville, pour se rafraîchir. J’avais repéré un petit coin, la dernière fois que je suis venue à Addis-Abeba, avec des hamacs, sous les arbres. Depuis qu’ils ont reboisé le pays, avec plus de dix-sept millions d’arbres replantés, c’est un paradis. Les animaux sont revenus, l’écho-système a retrouvé sa densité et sa diversité, et nous, on peut se mettre à l’ombre et construire des cabanes pour dormir au bord de l’eau, avec des branches, des feuilles et des vieilles souches, bercés par le chant des oiseaux et le vrombissement des insectes. Un rêve.

Les grilles du parc s’ouvrent. En rang, comme de bons petits soldats, notre armée dansante s’engouffre, au compte-gouttes, le temps de contrôler les billets de chacun. J’aperçois la scène, les musiciens et derrière eux, les trois écrans géants. Abdel attrape ma main, je sens une pression. Quand il considère qu’il vit un instant important, il aime bien théâtraliser. Ce geste, c’est une manière de me dire « ce qu’il nous arrive est précieux ». C’est vrai, c’est la première fois qu’ils font ça… Un concert eurafricain, bicontinental. Ça commence. Chez nous, jazz éthiopien, un genre de Mulatu Astatke arrangé, avec plus de percussions et un saxophone bien clair. À Trieste, un rappeur congolais et trois nanas qui twerkent en boubou doré. À Rome, un orchestre symphonique. À Naples, une fille, seule, qui chante de la soul. C’est ça notre génération. Du post-postmodernisme ; ça se marie bien, ces mélodies, ces voix. Je serre à mon tour la main d’Abdel. Oui, il a raison, ce qu’on vit est précieux. Je le vois agiter son bassin, je tape du pieds et ferme les yeux. C’est si bon de sentir qu’on est un peuple, un peuple qui vibre sur la même musique, accorde ses dissemblances… C’est ça Eurafrique ; je sens danser le bicontinent avec moi.

BRAZZAVILLE 2090

L’utopie de ma grand-mère est devenue ma réalité. C’est ce que dit la télé. Il y a près de soixante ans, elle n’y aurait pas cru. Une petite jeunette de vingt ans en robe à fleur, qui préparait son mémoire sur Pound / Joyce, écrivait des romans et rêvait déjà d’une Eurafrique salutaire. Si seulement je pouvais lui dire. J’irai sur sa tombe demain, je prendrai le train pour Sfax, en Tunisie, et je déposerai une germe de blé sur sa stèle. J’irai par la brousse, j’irai par la ville. Elle me manque atrocement. Grand-mère Carmen, ça y est… on va élire le premier président eurafricain… nous, ensemble… à Copenhague, à Prague, à Paris, à Berlin, au Caire, dans la brousse, à Kinshasa, en Guinée… Un peuple, une démocratie intercontinentale.

Non, vraiment, elle n’y aurait pas cru. Pourtant, elle était là, à l’origine. Quand j’étais petite, je lui demandais souvent de me raconter ses histoires, avec Louis et Valentin, à Paris… comment elle avait rencontré Louis, ce petit noble spécialiste des Tsiganes qui échafaudait des théories géopolitiques trop novatrices pour être crédibles, leurs nuits, dans les bureaux du journal de son ami Valentin, où ça récitait du Senghor en jouant à action ou vérité. C’était des gosses, quand on y pense… Louis était à l’origine du projet. Prophète en baskets.

Jeune, Carmen écrivait des articles pour Louis afin de sensibiliser les gens aux enjeux eurafricains, leur faire comprendre qu’on était l’avenir, qu’on ne pouvait s’en sortir qu’en s’unissant ; coopérer était le maître mot. Le sens de l’Histoire, me chuchotait-elle en écarquillant ses grands yeux miels ridés. Aujourd’hui, ça nous semble évident mais à l’époque… Elle avait bien connu le Sénégal, dans les années 2000, toute sa vie. D’ailleurs, elle a cherché son amoureux d’enfance, sur l’île de Gorée, Babacar Niang. J’étais là, lorsqu’ils se sont retrouvés, à Dakar… deux petits vieux en larmes… elle donnait une conférence avec Louis sur Eurafrique, la décroissance économique de ce double continent. Ils racontaient comment tout avait vu le jour, soufflant dans un micro grésillant, de leurs vieux poumons. C’était déjà un peu plus concret, à ce moment-là. L’Union eurafricaine venait de se créer. Louis avait été nommé président d’honneur. C’était à peine un ou deux ans avant leur mort. La même année, comme s’ils n’avaient pas pu se survivre l’un à l’autre.

Quand ils avaient vingt ans, Louis et Carmen, on s’était moqué d’eux. On leur avait dit qu’ils se fourvoyaient, que c’était beau de rêver. Ils n’étaient pas nombreux à y croire. Le propre père de ma grand-mère lui avait ri au nez quand elle lui avait raconté ses discussions avec Louis. Il voyait ça comme un projet crypto-hippie, idéaliste et sans aucune réalité. Ils ont dû se battre, ces deux-là. J’aimais ma grand-mère, elle a dansé jusqu’à sa mort sur un tango fantasmé. Elle avait connu Louis par Valentin. Louis avait vingt-trois ans et préparait son site Eurafrique. Il avait besoin de quelqu’un pour écrire des articles, elle travaillait déjà pour Valentin, qui a dix-sept ans venait de fonder son premier journal papier, Dissemblances ; il en reste un ou deux exemplaires, chez moi, que je relis en pensant à ces mômes ambitieux qui s’en foutaient de ce qu’on pouvait leur dire. Ils avaient bien raison. Il n’y a qu’à regarder la télé.

Le paludisme a disparu mais j’avale quand même ma Nivaquine avec un verre d’eau, on n’est jamais trop prudent. C’est ce que me dit Abdel, mon coloc’ avec qui je vis à Brazzaville. On suit le même cours de numérie à la fac, celui de M. Ferrante sur la redéfinition du numérique comme activité structurante d’une société qui s’est dématérialisée. Je ne comprends pas tous ses cours mais heureusement, Abdel est là pour m’aider. Hier, on a étudié la perte des libertés fondamentales au travers d’une modernité débridée et aliénante… Bref, depuis que la politique n’est plus bipolaire, les discours se nuancent et ça devient intéressant. D’ailleurs qu’est ce qu’il fout Abdel ? Il devait venir regarder les résultats avec moi. Encore en train de sucer Ferrante après son cours.

Oui, demain j’irai parler à Carmen. J’aime sa tombe, sous le soleil tunisien, la terre de son père. C’est là qu’elle a fini sa vie, dans une petite cabane, près de la mer. Allez Abdel, bouge ton cul ! Je me demande vraiment qui va être élu. J’ai voté pour Aboubacar Diouf, c’est lui qui me parle le plus ; je crois qu’Abdel a voté pour Thalis Gropetis, le Grec. On verra bien. De toute façon, les partis n’existent plus, on vote pour des gens, des équipes. Diouf a fait ses preuves, après l’effondrement des banques en Libye, il y a dix ans. Je pense qu’il sera bien. La porte s’ouvre, c’est Abdel en sueur dans la chemise qu’il m’a volé. Il a intérêt à aller la laver demain, au lavoir du quartier. Je voulais la mettre demain, pour le cours de M. Ferrante… T’étais où Abdel ? Pas de réponse, il s’affale sur le canapé et attrape la télécommande. Comme si j’allais zapper. De toute façon, les chaînes eurafricaines sont en boucle et nous repassent de vieux débats en attendant les résultats. T’as passé une bonne journée ? Il met un doigt sur sa bouche et je fais mine de bouder. Allez, plus qu’une minute… J’augmente le débit du ventilateur. Un rideau de sueur pendu à la lisière de mon front s’apprête à me voiler les yeux.

Pourquoi la présentatrice se sent-elle obligée de parler au ralenti pour faire durer le suspense ? Abdel monte le son. Dans quelques secondes, nous saurons. Comme deux bourdons attendant de violer la fleur, on se met en stand-by. Le drapeau eurafricain apparaît à l’écran, l’hymne bicontinental joue. Nos cœurs s’apprêtent à lâcher. C’est bon. Je repense à Carmen. Si seulement elle avait pu vivre quelques années de plus.

Eurafricaines, Eurafricains, nous avons le plaisir de vous annoncer que notre premier président est…

L’Empire des Enfants

Valérie Schlumberger (ma grand-mère) a monté trois grands projets au Sénégal, en collaboration avec les populations locales, pour répondre à des besoins urgents et précis.

Le premier, le plus ancien, c’est l’Empire des Enfants de Dakar. Elle a racheté un vieux cinéma désaffecté, pour prendre en charge les enfants des rues qui hantent la capitale, les talibés, ces gamins qu’on a donné à des marabouts véreux pour leur apprendre le Coran, et qui se retrouvent à la place à mendier pour ne pas être battus le soir, s’ils ne rapportent pas la somme réclamée. Beaucoup de ces enfants sont des talibés enfuis de chez leur tortionnaire, livrés à eux mêmes… des cicatrices humaines. La capacité d’accueil est de trente lits, pouvant héberger des enfants de cinq à dix-huit ans. L’objectif de la prise en charge est la réinsertion familiale ou pré-professionnelle. Les pensionnaires du centre sont totalement pris en charge (nourriture, couverture médicale, habillement) et bénéficient d’un suivi psychosocial avec un encadrement de travailleurs sociaux, ayant vécu de lourds traumatismes (viol, maltraitances). Les enfants ont aussi la possibilité de suivre plusieurs activités sportives, artistiques ou scolaires. Chaque année, des centaines d’enfants sont ainsi tirés de la rue par l’Empire des Enfants.

Le deuxième projet, c’est celui qu’elle a monté à Rufisque, à cinquante kilomètres de Dakar, ancienne capitale du Sénégal et ancien port, à l’architecture coloniale rose en lambeaux. Tout commence avec une ancienne cimenterie, à côté du port. Cette cimenterie, qui produisait tout le ciment du Sénégal, appartenait autrefois à un homme, qui avait décidé de reverser vingt pour cent de ses bénéfices à des projets sociaux. Il avait une maison, à côté de la cimenterie, siège de sa fondation. Ses héritiers, après sa mort, ont vendu la cimenterie et la maison est restée fantôme. En 2015, ma grand-mère l’a racheté, persuadée que l’endroit était fait pour de grandes choses. Son projet, la Maison Rose de Guédiawaye, a pour but d’accueillir d’urgence, dans la maison, des jeunes filles, enceintes ou mères, rejetées par leur familles, ayant subi de lourds traumatismes (viol, inceste). Le but est de leur proposer une structure de prise en charge où elles peuvent rester longtemps et apprendre un métier, pour atteindre une indépendance financière salvatrice. Ainsi, ma grand-mère a fait appel à de grandes marques, des personnalités influentes, comme Louboutin, pour soutenir le projet et proposer aux femmes d’apprendre un métier peu qualifié et d’en vivre. Le problème aujourd’hui reste de trouver plus de parrains et de marraines, en Europe et en Afrique de l’Ouest, pour coopérer à la création de ce projet de développement humain et économique. Ondine Saglio, ma tante, a proposé que les femmes apprennent la broderie. L’objectif est de vendre des coussins avec des messages brodés : I love you, bonne nuit, mon amour) grâce à un site où l’on peut demander son prénom sur un coussin et la vente se ferait à l’échelle internationale, offrant à ces femmes des revenus plus que suffisants pour subsister. Mais le projet s’étend au delà encore. À côté de la Maison Rose se trouve une école secondaire, un centre de formation en menuiserie et une prison pour femme. Ma grand-mère aimerait obtenir l’accord pour que les prisonnières puissent venir apprendre un métier, avec les femmes de la Maison Rose, dans la menuiserie par exemple, pour une réinsertion future dans la vie sociale et professionnelle. Dans sa dernière phase, le projet devrait également comprendre des champs d’Artemisia, une plante antipaludique, qui serait cultivée autour de la maison. Ainsi, ces femmes pourraient vivre en autarcie, sans besoin d’aide extérieure et élever leurs enfants sans trop craindre pour leur sécurité financière, alimentaire et médicale. Ce projet n’est pas seulement un projet humanitaire, où l’Europe envoie des aides à l’Afrique, en Mère Teresa culpabilisée par son passé colonial, mais bien une coopération eurafricaine où l’on mise sur le développement de manière durable.

Enfin, le troisième projet est d’ordre artistique. Sur l’île de Gorée, au large de Dakar, ma grand-mère a loué et rénové une maison, près du port, pour en faire la Maison des Arts de Gorée (MAG qui signifie en wolof « le sage »). La première exposition serait celle des œuvres de Moustapha Dimé, originaire de Gorée. Pour ceux qui n’auraient jamais entendu parler de lui, Moustapha Dimé était un sculpteur, chef de file de l’art contemporain au Sénégal. Ses œuvres sont aujourd’hui dans des caisses et le but serait de les faire sortir, de les faire revenir aux sources. La maison serait ouverte au public tous les jours et ma grand-mère projette de réserver une partie de la maison aux enfants de Gorée, pour y fonder une bibliothèque, une cinémathèque, un lieu pour du soutient scolaire et accompagner l’éveil culturel des enfants de l’île. Ainsi, on voit qu’une Européenne peut mettre en valeur le patrimoine culturel d’une île, au Sénégal, pour qu’il profite le plus possible aux populations locales.

Échanges eurafricains

Aujourd’hui, il n’existe aucune structure proposant des échanges de type famille d’accueil entre la France et les pays d’Afrique de l’Ouest, comme le Bénin, la Guinée ou encore le Sénégal. Or, c’est entre 8 et 18 ans qu’on est le plus à même de profiter d’une telle expérience. Encore vierge de jugements préconçus, c’est l’âge où l’on peut véritablement s’imprégner d’une culture qui nous échappe, en épouser les codes, par inframince et imitation spontanée.

Ma vie a toujours été liée au Sénégal. Ma mère y est née, dans la banlieue de Dakar, d’un père ethnologue et d’une mère adolescente, en rupture avec sa famille bourgeoise protestante. Mes parents se sont également rencontrés et mariés là-bas, sur l’île de Gorée, au large de la capitale, bénis par les bougainvilliers et le chant des griots. C’est donc un pays auquel je suis attachée, en raison de mon histoire familiale. Je n’y suis malheureusement pas retournée depuis le départ de Wade, mais ce que j’ai pu y vivre, ce que j’ai pu voir et expérimenter là-bas, dans mon enfance, a forgé l’être que je suis devenue.

J’ai fait plusieurs aller-retour entre la France et le Sénégal, mais c’est à onze ans que j’ai pu vraiment découvrir le pays, en comprendre la richesse et certaines faiblesses. Mon père était en Chine et ma mère avait décidé que j’irai passer le dernier trimestre de sixième à Gorée, avec elle et mon jeune frère, alors âgé de six mois. À peine arrivés, elle avait retrouvé ses marques, parlait wolof et me laissait vivre ma vie, courir en pagne avec mon morom (membres de ma classe d’âge, structure sociale essentielle). La seule condition c’était que je prenne ma Nivaquine (contre le paludisme) tous les jours aux bonnes heures. Sinon, j’étais libre, entièrement libre.

En Europe, aucun enfant ne peut rêver de la liberté qui était la mienne. Tant que je me taisais en présence d’adultes et ne les regardait pas dans les yeux, le monde était mien. Certes, ce n’était pas tous les jours rose, le Sénégal peut s’avérer un pays dur. Par exemple, tous les jours, après avoir pris un bateau et un bus pour me rendre à l’école – Institution Sainte Jeanne d’Arc de Dakar – je devais marcher encore quelques minutes. Sur le chemin, je croisais ceux qu’on appelle les talibés, les petits mendiants. Ce sont des enfants (en général des garçons) donnés par leurs familles, en brousse, à des marabouts véreux, pour qu’ils reçoivent une instruction coranique. Au lieu de respecter leur engagement, les marabouts envoient les enfants mendier avec des boîtes de conserve, et s’ils ne rapportent la somme demandée, ils sont battus. Beaucoup s’enfuient et les rues de la capitale sénégalaise sont envahies par ces gosses en guenilles, couverts de cicatrices, qui vous réclament des morceaux de sucres et quelques francs CFA. Le phénomène est une plaie dans le pays. Ma grand-mère a d’ailleurs racheté un cinéma désaffecté pour les accueillir et tenter de les rendre à leur famille, de leur prodiguer les soins nécessaires.

Ainsi, j’ai pu prendre conscience très tôt de la chance qui était la mienne. En fréquentant la misère, on s’y sensibilise (même si je ne nie pas que l’inverse puisse être également vrai ; on peut aussi se créer une carapace). Cependant, il me semble que ce n’est pas une mauvaise chose de confronter les enfants à la dureté de la vie. C’est vrai, on peut devenir méfiant, hypersensible et névrosé, mais en Europe, vous aurez toujours un gentil psy pour vous faire voir les bienfaits de l’expérience.

Après, il est vrai que certains épisodes ont pu m’affecter négativement, comme la fois où j’ai vu un homme se faire tabasser par la sécurité de mon collège parce qu’il avait volé le portable d’une élève. S’ils ne l’avaient pas fait, tous les voleurs de la ville se seraient précipités aux portes de l’établissement, mais je ne peux, encore aujourd’hui, m’empêcher de repenser au bruit des matraques sur ses jambes. Quoi qu’il en soit, l’avantage d’une immersion dans un pays comme peut l’être le Sénégal permet à l’enfant de revenir sur ses jugements moraux, édifie sa pensée et sa vision du monde, en fera un adulte concerné, sans œillères et sans manichéisme.

Bien sûr, on aurait pu éviter à l’enfant de cinq ans que j’étais de tomber sur les femmes du village, graves, réunies dans une des pièces de la maison de ma grand-mère, pour discuter du viol d’une des mes amies – j’ai oublié son âge à l’époque – par le fils de l’imam. Premier contact avec la notion d’injustice. Le fils de l’imam en question s’en était sorti et la gamine, moins bien. Je me souviens que certaines des femmes disaient qu’on ne pouvait pas l’atteindre, il représentait une certaine forme de pouvoir. Et puis, si mes amis vivaient dans ce monde, arrivaient encore à courir sur les canons qui bordaient la plage derrière la prison de Gorée, insouciants, pourquoi pas moi ? Parce que j’étais européenne, qu’il fallait me préserver ? Ce genre de choses arrivent partout, à la seule différence qu’en France, le type serait encore derrière les barreaux.

Et puis le plus instructif fut ce voyage que je fis seule, dans la brousse. À onze ans, je suis allée voir ma mère, un soir, pour lui demander si elle m’autorisait à partir pour les vacances de Pâques avec mon meilleur ami, Babacar, et sa sœur, Mam Diarra, à Ndem, le village où ils étaient nés. Après une nuit dans la banlieue de Dakar, chez l’oncle de mes amis, nous avions pris un taxi-brousse, le lendemain matin, à sept (oui, la famille a un sens tout particulier là-bas) en direction de Ndem. Peut-être huit heures plus tard, nous avions fait escale dans un village, et moi qui faisait la fine bouche à Paris quand mon père me servait de la soupe de rutabaga à la laitance de poisson, je m’étais jetée sur un plat de riz au poisson séché. Il y a un poème de Michaux qui parle du Sénégal : « Baobabs, Baobabs, Baobabs, beaucoup Baobabs ». C’était ça. Une route de sable et au bout, le village, Ndem, avec ses cases blanches de béton et ses quelques chèvres.

À peine descendue du taxi-brousse, je m’étais retrouvée devant l’école coranique. Mon wolof était quasi inexistant et je ne comprenais pas l’arabe. Un fouet à la main, le maître de l’école m’avait demandé de lui réciter le début du Coran… j’en étais incapable. Il a rit, en faisant semblant de me menacer avec son fouet. Durant mon séjour, sans cesse, j’ai dû remettre en question ce que j’avais appris, mon éducation libérale de jeune européenne. Souvent, le soir, on se réunissait, avec tous les jeunes et on avait de longues conversations théologiques. À l’époque, je pensais être bouddhiste, eux étaient en majorité musulmans. Ainsi, j’ai pu apprendre à ne pas juger mais à écouter et accepter ce qui me dépassait, tout en gardant mon libre arbitre et jugement critique. Je me souviens, un jour, un ami à moi s’était fait piquer par un scorpion et avait fait une crise de paludisme le soir même, il devait avoir sept ans. J’étais donc allée voir sa mère pour lui dire toute mon inquiétude et mon soutien. Aïcha la toubab, avec son boubou et ses dents rouges m’avait simplement répondu : « Il mourra si dieu le veut ». D’abord révoltée, je m’étais ensuite persuadée que c’était peut-être mieux, que ça l’aiderait à accepter la chose, si l’enfant ne survivait pas. Et même si philosophiquement on peut argumenter que ce n’était pas mieux, c’était sa vision, son fils, et je devais m’incliner.

Mes convictions étaient restées les mêmes, mais j’avais appris la nuance, la différence. Et puis j’ai vu que je pouvais aider, rendre un peu à ces gens qui m’avaient acceptée, me nourrissaient comme si j’étais leur enfant. Une autre anecdote me vient à l’esprit. Le village s’était lancé dans la culture de plantes d’Aloe vera, j’avais alors pu leur apprendre qu’on pouvait se servir des plantes comme d’un anticoagulant, pour soigner les brûlures et désinfecter les plaies. Mais surtout, le plus beau, c’était qu’on ne me traitait pas comme une petite européenne là-bas. J’étais levée tous les matins aux aurores, je devais laver la case, tamiser le sable (ce n’était peut-être pas si absurde, même si je ne comprends toujours pas pourquoi on devait le faire), ensuite j’avais le droit à une tasse de café visqueux à base de plantes (café Touba) et puis j’aidais, j’étais utile, je pouvais faire des kilomètres à pieds avec une bassine de mil sur la tête pour le moudre au village voisin qui avait du diesel. La richesse de ce voyage venait également du fait qu’il existait un véritable échange avec les membres de mon morom. Nous avions un petit coin avec des magazines dans une des cases et j’ai pu assister à plusieurs scènes. Dans un Okapi (un journal pour adolescent) qui avait atterri à Ndem, je m’étais amusée à faire un des tests intitulé : « Ta relation avec tes parents » ; bien sûr, aucune réponse et aucun conseil n’était adapté à la situation. Quand je leur ai posé la question « Tes parents font-ils beaucoup d’activités avec toi, t’emmènent-ils au cinéma, au parc d’attraction ? » ; bien évidemment, mes amis m’avaient regardé avec des yeux ronds. Leurs parents les aimaient, mais ne le leur manifestaient pas en les gâtant ou en discutant avec eux, plus en leur attribuant des tâches avec de grandes responsabilités, comme garder les chèvres. J’aurais bien aimé voir la réaction de mes amies de Ndem s’ils étaient venus passer un mois dans une famille du Larzac. Savoir ce qu’ils en auraient pensé.

Ainsi, pour conclure sur mes tribulations sénégalaises et ce qu’elles m’ont apporté, j’en appelle à la création de structures d’échanges de familles entre la France (ou d’autres pays Européens) et l’Afrique de l’Ouest. Si on organise des échanges entre des familles françaises et sénégalaises, encadrés, structurés (afin d’éviter tout traumatisme durable) et surtout réciproques, on pourrait former une génération d’Eurafricains, sensible à cette culture qui nous rassemble. Une jeunesse eurafricaine, capable de coopérer pour l’avenir, ensemble.