BRAZZAVILLE 2090

L’utopie de ma grand-mère est devenue ma réalité. C’est ce que dit la télé. Il y a près de soixante ans, elle n’y aurait pas cru. Une petite jeunette de vingt ans en robe à fleur, qui préparait son mémoire sur Pound / Joyce, écrivait des romans et rêvait déjà d’une Eurafrique salutaire. Si seulement je pouvais lui dire. J’irai sur sa tombe demain, je prendrai le train pour Sfax, en Tunisie, et je déposerai une germe de blé sur sa stèle. J’irai par la brousse, j’irai par la ville. Elle me manque atrocement. Grand-mère Carmen, ça y est… on va élire le premier président eurafricain… nous, ensemble… à Copenhague, à Prague, à Paris, à Berlin, au Caire, dans la brousse, à Kinshasa, en Guinée… Un peuple, une démocratie intercontinentale.

Non, vraiment, elle n’y aurait pas cru. Pourtant, elle était là, à l’origine. Quand j’étais petite, je lui demandais souvent de me raconter ses histoires, avec Louis et Valentin, à Paris… comment elle avait rencontré Louis, ce petit noble spécialiste des Tsiganes qui échafaudait des théories géopolitiques trop novatrices pour être crédibles, leurs nuits, dans les bureaux du journal de son ami Valentin, où ça récitait du Senghor en jouant à action ou vérité. C’était des gosses, quand on y pense… Louis était à l’origine du projet. Prophète en baskets.

Jeune, Carmen écrivait des articles pour Louis afin de sensibiliser les gens aux enjeux eurafricains, leur faire comprendre qu’on était l’avenir, qu’on ne pouvait s’en sortir qu’en s’unissant ; coopérer était le maître mot. Le sens de l’Histoire, me chuchotait-elle en écarquillant ses grands yeux miels ridés. Aujourd’hui, ça nous semble évident mais à l’époque… Elle avait bien connu le Sénégal, dans les années 2000, toute sa vie. D’ailleurs, elle a cherché son amoureux d’enfance, sur l’île de Gorée, Babacar Niang. J’étais là, lorsqu’ils se sont retrouvés, à Dakar… deux petits vieux en larmes… elle donnait une conférence avec Louis sur Eurafrique, la décroissance économique de ce double continent. Ils racontaient comment tout avait vu le jour, soufflant dans un micro grésillant, de leurs vieux poumons. C’était déjà un peu plus concret, à ce moment-là. L’Union eurafricaine venait de se créer. Louis avait été nommé président d’honneur. C’était à peine un ou deux ans avant leur mort. La même année, comme s’ils n’avaient pas pu se survivre l’un à l’autre.

Quand ils avaient vingt ans, Louis et Carmen, on s’était moqué d’eux. On leur avait dit qu’ils se fourvoyaient, que c’était beau de rêver. Ils n’étaient pas nombreux à y croire. Le propre père de ma grand-mère lui avait ri au nez quand elle lui avait raconté ses discussions avec Louis. Il voyait ça comme un projet crypto-hippie, idéaliste et sans aucune réalité. Ils ont dû se battre, ces deux-là. J’aimais ma grand-mère, elle a dansé jusqu’à sa mort sur un tango fantasmé. Elle avait connu Louis par Valentin. Louis avait vingt-trois ans et préparait son site Eurafrique. Il avait besoin de quelqu’un pour écrire des articles, elle travaillait déjà pour Valentin, qui a dix-sept ans venait de fonder son premier journal papier, Dissemblances ; il en reste un ou deux exemplaires, chez moi, que je relis en pensant à ces mômes ambitieux qui s’en foutaient de ce qu’on pouvait leur dire. Ils avaient bien raison. Il n’y a qu’à regarder la télé.

Le paludisme a disparu mais j’avale quand même ma Nivaquine avec un verre d’eau, on n’est jamais trop prudent. C’est ce que me dit Abdel, mon coloc’ avec qui je vis à Brazzaville. On suit le même cours de numérie à la fac, celui de M. Ferrante sur la redéfinition du numérique comme activité structurante d’une société qui s’est dématérialisée. Je ne comprends pas tous ses cours mais heureusement, Abdel est là pour m’aider. Hier, on a étudié la perte des libertés fondamentales au travers d’une modernité débridée et aliénante… Bref, depuis que la politique n’est plus bipolaire, les discours se nuancent et ça devient intéressant. D’ailleurs qu’est ce qu’il fout Abdel ? Il devait venir regarder les résultats avec moi. Encore en train de sucer Ferrante après son cours.

Oui, demain j’irai parler à Carmen. J’aime sa tombe, sous le soleil tunisien, la terre de son père. C’est là qu’elle a fini sa vie, dans une petite cabane, près de la mer. Allez Abdel, bouge ton cul ! Je me demande vraiment qui va être élu. J’ai voté pour Aboubacar Diouf, c’est lui qui me parle le plus ; je crois qu’Abdel a voté pour Thalis Gropetis, le Grec. On verra bien. De toute façon, les partis n’existent plus, on vote pour des gens, des équipes. Diouf a fait ses preuves, après l’effondrement des banques en Libye, il y a dix ans. Je pense qu’il sera bien. La porte s’ouvre, c’est Abdel en sueur dans la chemise qu’il m’a volé. Il a intérêt à aller la laver demain, au lavoir du quartier. Je voulais la mettre demain, pour le cours de M. Ferrante… T’étais où Abdel ? Pas de réponse, il s’affale sur le canapé et attrape la télécommande. Comme si j’allais zapper. De toute façon, les chaînes eurafricaines sont en boucle et nous repassent de vieux débats en attendant les résultats. T’as passé une bonne journée ? Il met un doigt sur sa bouche et je fais mine de bouder. Allez, plus qu’une minute… J’augmente le débit du ventilateur. Un rideau de sueur pendu à la lisière de mon front s’apprête à me voiler les yeux.

Pourquoi la présentatrice se sent-elle obligée de parler au ralenti pour faire durer le suspense ? Abdel monte le son. Dans quelques secondes, nous saurons. Comme deux bourdons attendant de violer la fleur, on se met en stand-by. Le drapeau eurafricain apparaît à l’écran, l’hymne bicontinental joue. Nos cœurs s’apprêtent à lâcher. C’est bon. Je repense à Carmen. Si seulement elle avait pu vivre quelques années de plus.

Eurafricaines, Eurafricains, nous avons le plaisir de vous annoncer que notre premier président est…