Croire en Eurafrique

La première fois que Louis m’a parlé d’Eurafrique, je n’y ai pas cru. Comment y croire, en effet ? Construire une Europe forte représente déjà un défi, alors comment se représenter l’Eurafrique ? L’Europe et l’Afrique, sœurs, marchant main dans la main vers un nouvel horizon ? L’Europe et l’Afrique, deux continents hétérogènes, unis, pour construire le monde de demain ? Comment imaginer les offenses du passé pardonnées, comment concevoir l’union presque matrimoniale de l’Europe et de l’Afrique ? C’était trop sans doute, trop visionnaire, trop ambitieux. Et puis, qui a envie de commercer avec le Libéria ? Comment résoudre les conflits, la désertification, la famine, le manque d’infrastructures, la radicalisation de l’Islam… Afrique. Le mot fait peur, de prime abord. Trop chargé d’histoire, de culpabilité, d’incompréhension. Entre le griot et la machette, poésie et hémoglobine.

Dans un premier temps, c’est sa verve illuminée de jeune prophète en basket qui m’a séduite. Séduite, mais pas encore convaincue. Les yeux écarquillés, je l’écoutais, je me laissais pénétrer par ses mots. On aurait dit qu’il me décrivait une vision, une révélation, une épiphanie. Que Louis ait été touché par la foudre, je n’en avais jamais douté, mais ce qu’il me disait dépassait mon entendement. Il me décrivait une coopération bicontinentale, où l’Europe, repentie, après un mea culpa retentissant, traiterait l’Afrique comme un partenaire, rompant avec les politiques paternalistes et toutes les formes de néo-colonialisme qui subsistent aujourd’hui. La vision de Louis n’est pas franco-centrée. Son but, que les deux continents s’embrassent sur l’autel d’un avenir commun. J’essayais donc de comprendre comment l’Europe s’excuserait, officiellement, sur la scène internationale. Qui prendrait la parole ? Jean-Claude Juncker ou bien des artistes, des écrivains, le peuple européen à travers des blogs, des posts, des hashtags et des politicotweets ? Pour Louis, l’Histoire appelle à ce mariage, civil, avec partage des biens communs, entre les deux continents. J’imaginais déjà les deux territoires prononcer leurs vœux : « Je te promets de t’aimer fidèlement dans le bonheur et dans les épreuves tout au long de notre vie ». L’Europe est historiquement liée à l’Afrique, m’expliquait Louis. J’ironisais intérieurement en me rappelant les guerres, l’histoire coloniale, le sang, le morcellement absurde de son territoire par les Européens, tout ce qui sépare nos deux continents. Pourtant, Louis voulait inverser la donne, avant que l’Asie ne s’impose trop en Afrique et exerce une forme passive et agressive de colonialisme économique, en envoyant trop d’IDE et des vagues de diaspora. « Nous partageons des langues communes, des idéaux, nous sommes frères ». C’était beau, son discours, j’avais envie d’avoir foi en lui. Puis il s’est mis à évoquer un idéal : l’Europe aiderait à la reconstruction de l’Afrique, en dédommagement, une reconstruction intelligente intégrée à la nouvelle économie mondiale, circulaire… Plein de fougue, il énumérait les nouvelles énergies renouvelables que l’on pourrait développer en Afrique. Dubitative, encore, je hochais machinalement la tête. Oui, ce petit blond, porte-parole de la communauté tsigane en France et directeur de campagne de Gnangbo Kacou, candidat aux élections présidentielles en Côte d’Ivoire, m’intéressait, mais je ne le comprenais pas.

Et puis j’ai osé cette question qui me travaillait depuis le début de son soliloque : « Mais Louis, quand est-ce qu’Eurafrique verra le jour ? ». Il m’a posé une main sur l’épaule : « Unissons-nous… ». Et là, j’ai compris. J’ai cru. La vision de Louis, je ne sais pas si je vivrais assez longtemps pour la voir se concrétiser, mais son discours, un jour, raisonnera avec la réalité. Maintenant, la question, c’est comment ? Comment réaliser Eurafrique ? Comment se sentir Eurafricain, dans sa chair ? Par les échanges. Allez, voyagez, voyez, comprenez. La jeunesse Eurafricaine doit réinventer son identité, pour que demain, deux continents se relèvent, ensemble, fraternels et beaux.