Échanges eurafricains

Aujourd’hui, il n’existe aucune structure proposant des échanges de type famille d’accueil entre la France et les pays d’Afrique de l’Ouest, comme le Bénin, la Guinée ou encore le Sénégal. Or, c’est entre 8 et 18 ans qu’on est le plus à même de profiter d’une telle expérience. Encore vierge de jugements préconçus, c’est l’âge où l’on peut véritablement s’imprégner d’une culture qui nous échappe, en épouser les codes, par inframince et imitation spontanée.

Ma vie a toujours été liée au Sénégal. Ma mère y est née, dans la banlieue de Dakar, d’un père ethnologue et d’une mère adolescente, en rupture avec sa famille bourgeoise protestante. Mes parents se sont également rencontrés et mariés là-bas, sur l’île de Gorée, au large de la capitale, bénis par les bougainvilliers et le chant des griots. C’est donc un pays auquel je suis attachée, en raison de mon histoire familiale. Je n’y suis malheureusement pas retournée depuis le départ de Wade, mais ce que j’ai pu y vivre, ce que j’ai pu voir et expérimenter là-bas, dans mon enfance, a forgé l’être que je suis devenue.

J’ai fait plusieurs aller-retour entre la France et le Sénégal, mais c’est à onze ans que j’ai pu vraiment découvrir le pays, en comprendre la richesse et certaines faiblesses. Mon père était en Chine et ma mère avait décidé que j’irai passer le dernier trimestre de sixième à Gorée, avec elle et mon jeune frère, alors âgé de six mois. À peine arrivés, elle avait retrouvé ses marques, parlait wolof et me laissait vivre ma vie, courir en pagne avec mon morom (membres de ma classe d’âge, structure sociale essentielle). La seule condition c’était que je prenne ma Nivaquine (contre le paludisme) tous les jours aux bonnes heures. Sinon, j’étais libre, entièrement libre.

En Europe, aucun enfant ne peut rêver de la liberté qui était la mienne. Tant que je me taisais en présence d’adultes et ne les regardait pas dans les yeux, le monde était mien. Certes, ce n’était pas tous les jours rose, le Sénégal peut s’avérer un pays dur. Par exemple, tous les jours, après avoir pris un bateau et un bus pour me rendre à l’école – Institution Sainte Jeanne d’Arc de Dakar – je devais marcher encore quelques minutes. Sur le chemin, je croisais ceux qu’on appelle les talibés, les petits mendiants. Ce sont des enfants (en général des garçons) donnés par leurs familles, en brousse, à des marabouts véreux, pour qu’ils reçoivent une instruction coranique. Au lieu de respecter leur engagement, les marabouts envoient les enfants mendier avec des boîtes de conserve, et s’ils ne rapportent la somme demandée, ils sont battus. Beaucoup s’enfuient et les rues de la capitale sénégalaise sont envahies par ces gosses en guenilles, couverts de cicatrices, qui vous réclament des morceaux de sucres et quelques francs CFA. Le phénomène est une plaie dans le pays. Ma grand-mère a d’ailleurs racheté un cinéma désaffecté pour les accueillir et tenter de les rendre à leur famille, de leur prodiguer les soins nécessaires.

Ainsi, j’ai pu prendre conscience très tôt de la chance qui était la mienne. En fréquentant la misère, on s’y sensibilise (même si je ne nie pas que l’inverse puisse être également vrai ; on peut aussi se créer une carapace). Cependant, il me semble que ce n’est pas une mauvaise chose de confronter les enfants à la dureté de la vie. C’est vrai, on peut devenir méfiant, hypersensible et névrosé, mais en Europe, vous aurez toujours un gentil psy pour vous faire voir les bienfaits de l’expérience.

Après, il est vrai que certains épisodes ont pu m’affecter négativement, comme la fois où j’ai vu un homme se faire tabasser par la sécurité de mon collège parce qu’il avait volé le portable d’une élève. S’ils ne l’avaient pas fait, tous les voleurs de la ville se seraient précipités aux portes de l’établissement, mais je ne peux, encore aujourd’hui, m’empêcher de repenser au bruit des matraques sur ses jambes. Quoi qu’il en soit, l’avantage d’une immersion dans un pays comme peut l’être le Sénégal permet à l’enfant de revenir sur ses jugements moraux, édifie sa pensée et sa vision du monde, en fera un adulte concerné, sans œillères et sans manichéisme.

Bien sûr, on aurait pu éviter à l’enfant de cinq ans que j’étais de tomber sur les femmes du village, graves, réunies dans une des pièces de la maison de ma grand-mère, pour discuter du viol d’une des mes amies – j’ai oublié son âge à l’époque – par le fils de l’imam. Premier contact avec la notion d’injustice. Le fils de l’imam en question s’en était sorti et la gamine, moins bien. Je me souviens que certaines des femmes disaient qu’on ne pouvait pas l’atteindre, il représentait une certaine forme de pouvoir. Et puis, si mes amis vivaient dans ce monde, arrivaient encore à courir sur les canons qui bordaient la plage derrière la prison de Gorée, insouciants, pourquoi pas moi ? Parce que j’étais européenne, qu’il fallait me préserver ? Ce genre de choses arrivent partout, à la seule différence qu’en France, le type serait encore derrière les barreaux.

Et puis le plus instructif fut ce voyage que je fis seule, dans la brousse. À onze ans, je suis allée voir ma mère, un soir, pour lui demander si elle m’autorisait à partir pour les vacances de Pâques avec mon meilleur ami, Babacar, et sa sœur, Mam Diarra, à Ndem, le village où ils étaient nés. Après une nuit dans la banlieue de Dakar, chez l’oncle de mes amis, nous avions pris un taxi-brousse, le lendemain matin, à sept (oui, la famille a un sens tout particulier là-bas) en direction de Ndem. Peut-être huit heures plus tard, nous avions fait escale dans un village, et moi qui faisait la fine bouche à Paris quand mon père me servait de la soupe de rutabaga à la laitance de poisson, je m’étais jetée sur un plat de riz au poisson séché. Il y a un poème de Michaux qui parle du Sénégal : « Baobabs, Baobabs, Baobabs, beaucoup Baobabs ». C’était ça. Une route de sable et au bout, le village, Ndem, avec ses cases blanches de béton et ses quelques chèvres.

À peine descendue du taxi-brousse, je m’étais retrouvée devant l’école coranique. Mon wolof était quasi inexistant et je ne comprenais pas l’arabe. Un fouet à la main, le maître de l’école m’avait demandé de lui réciter le début du Coran… j’en étais incapable. Il a rit, en faisant semblant de me menacer avec son fouet. Durant mon séjour, sans cesse, j’ai dû remettre en question ce que j’avais appris, mon éducation libérale de jeune européenne. Souvent, le soir, on se réunissait, avec tous les jeunes et on avait de longues conversations théologiques. À l’époque, je pensais être bouddhiste, eux étaient en majorité musulmans. Ainsi, j’ai pu apprendre à ne pas juger mais à écouter et accepter ce qui me dépassait, tout en gardant mon libre arbitre et jugement critique. Je me souviens, un jour, un ami à moi s’était fait piquer par un scorpion et avait fait une crise de paludisme le soir même, il devait avoir sept ans. J’étais donc allée voir sa mère pour lui dire toute mon inquiétude et mon soutien. Aïcha la toubab, avec son boubou et ses dents rouges m’avait simplement répondu : « Il mourra si dieu le veut ». D’abord révoltée, je m’étais ensuite persuadée que c’était peut-être mieux, que ça l’aiderait à accepter la chose, si l’enfant ne survivait pas. Et même si philosophiquement on peut argumenter que ce n’était pas mieux, c’était sa vision, son fils, et je devais m’incliner.

Mes convictions étaient restées les mêmes, mais j’avais appris la nuance, la différence. Et puis j’ai vu que je pouvais aider, rendre un peu à ces gens qui m’avaient acceptée, me nourrissaient comme si j’étais leur enfant. Une autre anecdote me vient à l’esprit. Le village s’était lancé dans la culture de plantes d’Aloe vera, j’avais alors pu leur apprendre qu’on pouvait se servir des plantes comme d’un anticoagulant, pour soigner les brûlures et désinfecter les plaies. Mais surtout, le plus beau, c’était qu’on ne me traitait pas comme une petite européenne là-bas. J’étais levée tous les matins aux aurores, je devais laver la case, tamiser le sable (ce n’était peut-être pas si absurde, même si je ne comprends toujours pas pourquoi on devait le faire), ensuite j’avais le droit à une tasse de café visqueux à base de plantes (café Touba) et puis j’aidais, j’étais utile, je pouvais faire des kilomètres à pieds avec une bassine de mil sur la tête pour le moudre au village voisin qui avait du diesel. La richesse de ce voyage venait également du fait qu’il existait un véritable échange avec les membres de mon morom. Nous avions un petit coin avec des magazines dans une des cases et j’ai pu assister à plusieurs scènes. Dans un Okapi (un journal pour adolescent) qui avait atterri à Ndem, je m’étais amusée à faire un des tests intitulé : « Ta relation avec tes parents » ; bien sûr, aucune réponse et aucun conseil n’était adapté à la situation. Quand je leur ai posé la question « Tes parents font-ils beaucoup d’activités avec toi, t’emmènent-ils au cinéma, au parc d’attraction ? » ; bien évidemment, mes amis m’avaient regardé avec des yeux ronds. Leurs parents les aimaient, mais ne le leur manifestaient pas en les gâtant ou en discutant avec eux, plus en leur attribuant des tâches avec de grandes responsabilités, comme garder les chèvres. J’aurais bien aimé voir la réaction de mes amies de Ndem s’ils étaient venus passer un mois dans une famille du Larzac. Savoir ce qu’ils en auraient pensé.

Ainsi, pour conclure sur mes tribulations sénégalaises et ce qu’elles m’ont apporté, j’en appelle à la création de structures d’échanges de familles entre la France (ou d’autres pays Européens) et l’Afrique de l’Ouest. Si on organise des échanges entre des familles françaises et sénégalaises, encadrés, structurés (afin d’éviter tout traumatisme durable) et surtout réciproques, on pourrait former une génération d’Eurafricains, sensible à cette culture qui nous rassemble. Une jeunesse eurafricaine, capable de coopérer pour l’avenir, ensemble.