Euraporn

Adossé au tronc d’un baobab, les pieds enfoncés dans le sable, Abdel jette une boulette de sève jaunâtre et odorante qui me rebondit sur le haut du crâne.

C’est quoi ton problème ? C’est toi qui a dit que tu voulais camper dans la brousse.

Tout va bien.

Alors pourquoi t’es chiant ?

Je sais très bien, à vrai dire, ce qui le taraude, Abdel. Sa meuf l’a largué il y a une semaine, elle a rejoint un groupe d’Eurafricains sceptiques luttant contre le métissage, ceux qui souhaitent préserver leur couleur de peau noire. Elle s’est faite embrigadée par sa famille, connue de tout Kinshasa pour ne pas avoir laissé une goutte de sang pâle tâcher le charbon de leur patrimoine génétique. En général, au fur et à mesure des générations, impossible de dire d’où viennent les gens. C’est devenu le bicontinent arc-en-ciel… que ce soit à Gérone, à Marseille, à Cadix ou à Munich, jusqu’à Bamako ou Pretoria, un dégradé de brun, d’abricot, d’acajou, d’ébène, de doré… autant de nuances chromatiques qu’il y a d’individus.

C’est Absa ?

Ne me parle plus de cette conne…

Très bien, de toute façon, je n’ai même pas à l’évoquer, en général, il déverse sa verve haineuse contre elle avant même que je n’ai pu mentionner son nom.

Elle puait de la fouffe de toute façon.

Abdel, je t’en prie.

Depuis que je le connais, il a toujours été très discret sur sa vie sexuelle et sentimentale… au point que j’ai cru pendant trois ans qu’il était homosexuel, jusqu’à le surprendre en train d’embrasser ma meilleure copine, Josiane, dans un couloir de la fac.

C’est quoi ton plus gros fantasme ?

Frère, ça ne te regarde pas…

Moi, c’est de me taper trois filles sur un radeau qui descend des rapides… deux me sucent en même temps, et la troisième m’embrasse… le tout lancé à toute vitesse sur les eaux brunes.

Elles ressemblent à quoi, tes trois grâces ?

J’en vois une rousse, la peau argile, douce comme du bois flotté, avec des petits seins ronds écartés, pas trop gros, la fesse athlétique, et des poils en feu sous les bras… nue sous son pagne indigo…

T’es con… je ne suis pas nue sous mon pagne…

Qu’est ce qui te fait dire que c’est de toi que je parle ?

Abdel ? Une rousse en pagne indigo…

T’es pas la seule…

Dans ce village, si.

Il cligne des yeux, à cause du soleil. Abdel joue avec moi depuis des années… on est meilleurs amis, mais parfois, il arrive que les hormones prennent le dessus. Abdel n’est pas forcément très beau, avec sa tête de chat mal réveillé, son teint banane écrasée et son petit ventre, pourtant, je ne sais pas… j’ai l’estomac tôle ondulée alors qu’il vient de m’inclure à son fantasme, même s’il le nie. Provocation ou déclaration ?

Toi, c’est quoi ton fantasme ?

J’en sais rien, il en faut ?

Tout le monde en a… sinon, c’est que t’as déjà tout essayé…

Haussement d’épaules. Je me demande à quoi devaient ressembler les fantasmes de Carmen, ma grand-mère, quand elle avait vingt ans. Je sais, c’est étrange de penser à la sexualité d’un cadavre ridé quand soi-même on sent soudain un désir palmier pousser d’un coup, des ovaires au cerveau. Son monde était bien moins libre que le nôtre. Une femme à hommes, c’était une catin, une dégénérée. Il y avait encore, à l’époque, des gens pour encenser la virginité des jeunes filles, on parlait d’excision, le sida faisait peur et on mettait des capotes… il y avait des interdits et un bon background de culpabilité judéo-chrétienne et de cul marchandisé, en plus, il existait des gens pour dénigrer le sexe entre une blanche et un noir… incompréhensible ! De toute façon, aujourd’hui, on ne sait plus ce que c’est que d’être blanc ou noir… c’est tellement réducteur, ça ne veut rien dire… Bref… je pense à Carmen pour oublier le Léthé qui s’écoule hors de moi, absorbé par ma culotte et le sable sur lequel je suis assise.

Abdel ?

Il fait comme s’il n’avait pas entendu son nom, ferme les yeux. Je me lève, et campée devant lui, pose ma bouche sur la sienne. Il entrouvre les yeux, amour demi-sommeil. Au loin, dans le village, on peut entendre la voix du griot accompagner une guitare au son futuriste. Je passe mes bras autour du cou d’Abdel, il se laisse faire, comme un tronc, comme une écorce que je devrais réveiller par mes caresses. Cinq heures d’aérotrain pour arriver là, au milieu de nulle part, pour qu’il oublie Absa l’eugéniste, et qu’il m’ouvre sa bouche, sous un vrombissement d’insectes voyeurs. Mon pagne tombe, et je reste debout, devant lui, embarrassée. Nous chutons dans le sable brûlant, à deux, encastrés l’un en l’autre.

En Molly Bloom eurafricaine, mes hanches s’ouvrent à l’instant et disent oui. Oui le sable ocre parfois feu et les glorieux couchers de soleil sur la brousse et les baobabs à l’infini sur la route oui aux petits villages sourds semés au hasard du temps et les oranges et bleus qui font l’horizon et les enclos des buffles et les rues étroites de Saint-Louis où je me promenais petite-fille avec ma grand-mère dans mes robes en logos colorées oui les couronnes de bougainvillier dans mes cheveux roux et oui la première fois que j’ai rencontré Abdel dans le souk de Tanger oui l’odeur de viande grillée et de cuir tanné oui sa main dans la mienne pour m’indiquer le chemin oui les étales de dattes charnues oui quand Abdel est venu vivre avec moi oui les chaises de l’université de Kinshasa oui qu’on s’amusait à faire claquer dans les amphithéâtres en sueur oui Abdel en moi avec les yeux en moi oui son cœur qui danse le tango au rythme du mien oui et oui je dis oui.