Afrique

Bénin numérique

Boni Yayi, président de la République du Bénin, a procédé jeudi 26 novembre au lancement du réseau 4G LTE. Le pays passe à la vitesse supérieure après avoir expérimenté la 3G pendant trois ans, à travers les opérateurs de téléphonie mobile MTN et Moov. Après le Nigeria, le Ghana et la Côte d’Ivoire, le Bénin sera le quatrième pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) à adopter cette technologie. Grâce à ce réseau 4G, le Bénin n’aura plus besoin de se faire du souci quant à la qualité de la connexion Internet. Autre nouveauté, Yayi Boni compte instaurer avec la 4G une e-gouvernance et des conseils des ministres en live. Rappelons qu’en 2013, le Bénin se classait avant-dernier en ce qui concerne  la vitesse d’Internet sur le continent africain, juste devant la République démocratique du Congo. Eurafrique espère que tous les pays africains pourront bientôt se targuer d’avoir une connexion aussi rapide que celle des pays européens.

Croire en Eurafrique

La première fois que Louis m’a parlé d’Eurafrique, je n’y ai pas cru. Comment y croire, en effet ? Construire une Europe forte représente déjà un défi, alors comment se représenter l’Eurafrique ? L’Europe et l’Afrique, sœurs, marchant main dans la main vers un nouvel horizon ? L’Europe et l’Afrique, deux continents hétérogènes, unis, pour construire le monde de demain ? Comment imaginer les offenses du passé pardonnées, comment concevoir l’union presque matrimoniale de l’Europe et de l’Afrique ? C’était trop sans doute, trop visionnaire, trop ambitieux. Et puis, qui a envie de commercer avec le Libéria ? Comment résoudre les conflits, la désertification, la famine, le manque d’infrastructures, la radicalisation de l’Islam… Afrique. Le mot fait peur, de prime abord. Trop chargé d’histoire, de culpabilité, d’incompréhension. Entre le griot et la machette, poésie et hémoglobine.

Dans un premier temps, c’est sa verve illuminée de jeune prophète en basket qui m’a séduite. Séduite, mais pas encore convaincue. Les yeux écarquillés, je l’écoutais, je me laissais pénétrer par ses mots. On aurait dit qu’il me décrivait une vision, une révélation, une épiphanie. Que Louis ait été touché par la foudre, je n’en avais jamais douté, mais ce qu’il me disait dépassait mon entendement. Il me décrivait une coopération bicontinentale, où l’Europe, repentie, après un mea culpa retentissant, traiterait l’Afrique comme un partenaire, rompant avec les politiques paternalistes et toutes les formes de néo-colonialisme qui subsistent aujourd’hui. La vision de Louis n’est pas franco-centrée. Son but, que les deux continents s’embrassent sur l’autel d’un avenir commun. J’essayais donc de comprendre comment l’Europe s’excuserait, officiellement, sur la scène internationale. Qui prendrait la parole ? Jean-Claude Juncker ou bien des artistes, des écrivains, le peuple européen à travers des blogs, des posts, des hashtags et des politicotweets ? Pour Louis, l’Histoire appelle à ce mariage, civil, avec partage des biens communs, entre les deux continents. J’imaginais déjà les deux territoires prononcer leurs vœux : « Je te promets de t’aimer fidèlement dans le bonheur et dans les épreuves tout au long de notre vie ». L’Europe est historiquement liée à l’Afrique, m’expliquait Louis. J’ironisais intérieurement en me rappelant les guerres, l’histoire coloniale, le sang, le morcellement absurde de son territoire par les Européens, tout ce qui sépare nos deux continents. Pourtant, Louis voulait inverser la donne, avant que l’Asie ne s’impose trop en Afrique et exerce une forme passive et agressive de colonialisme économique, en envoyant trop d’IDE et des vagues de diaspora. « Nous partageons des langues communes, des idéaux, nous sommes frères ». C’était beau, son discours, j’avais envie d’avoir foi en lui. Puis il s’est mis à évoquer un idéal : l’Europe aiderait à la reconstruction de l’Afrique, en dédommagement, une reconstruction intelligente intégrée à la nouvelle économie mondiale, circulaire… Plein de fougue, il énumérait les nouvelles énergies renouvelables que l’on pourrait développer en Afrique. Dubitative, encore, je hochais machinalement la tête. Oui, ce petit blond, porte-parole de la communauté tsigane en France et directeur de campagne de Gnangbo Kacou, candidat aux élections présidentielles en Côte d’Ivoire, m’intéressait, mais je ne le comprenais pas.

Et puis j’ai osé cette question qui me travaillait depuis le début de son soliloque : « Mais Louis, quand est-ce qu’Eurafrique verra le jour ? ». Il m’a posé une main sur l’épaule : « Unissons-nous… ». Et là, j’ai compris. J’ai cru. La vision de Louis, je ne sais pas si je vivrais assez longtemps pour la voir se concrétiser, mais son discours, un jour, raisonnera avec la réalité. Maintenant, la question, c’est comment ? Comment réaliser Eurafrique ? Comment se sentir Eurafricain, dans sa chair ? Par les échanges. Allez, voyagez, voyez, comprenez. La jeunesse Eurafricaine doit réinventer son identité, pour que demain, deux continents se relèvent, ensemble, fraternels et beaux.

LOUIS EN MUSIQUE – Mama Africa

La musique, c’est le langage universel qui unit les Hommes, les continents, les cultures. Chaque semaine, pour Eurafrique, je vais vous parler d’un morceau et de ce qu’il m’inspire. Pour fonder une jeunesse eurafricaine forte et unie, servons-nous de la culture. La musique a pour vertu d’emporter l’âme, de faire comprendre l’insaisissable. Ça ne demande qu’une seule chose : écouter et se laisser pénétrer par les notes d’un ailleurs qui se rapproche.

Petit Denis, chanteur ivoirien spécialiste du zouglou (genre musical populaire et urbain né en Côte d’Ivoire dans les années 90), chante le panafricanisme. Citant de nombreuses figures historiques comme Kwame Nkrumah, Samory Touré ou encore Nelson Mandela, le chanteur prie pour les États-Unis d’Afrique. Un must absolu à écouter !

Herman Sörgel

Imaginez un monde dans lequel le lac méditerranéen a vu son niveau baisser de 100 à 200 mètres, où l’Europe et l’Afrique sont réunies, où un train vous emmène de Berlin au Cap en passant par la Sicile et le Sahara ; c’était le projet fou d’Herman Sörgel, architecte allemand.

Au début du vingtième siècle, le projet Atlantropa imaginé par un architecte allemand vise à construire un barrage hydroélectrique géant pour fermer le détroit de Gibraltar. Ceci aurait eu pour effet de faire baisser le niveau de la Méditerranée. Ainsi, la Corse et la Sardaigne n’auraient formé qu’un, la Sicile aurait été rattachée à l’Italie, Venise n’aurait plus été un port et d’ailleurs, la mer Adriatique aurait quasiment disparu. Partout, en Afrique du Nord, au Proche-Orient et en Europe du Sud, de larges bandes de terre seraient devenues cultivables et habitables. Herman Sörgel avait imaginé un projet bien plus ambitieux qu’un « simple barrage » à Gibraltar. Tout d’abord, ce barrage aurait été techniquement possible, les plans prévoyant qu’il soit en majorité en eau peu profonde. En plus de ce barrage, un second devait être construit dans les Dardanelles pour fermer la mer Noire et un troisième aurait coupé la Méditerranée en deux au niveau de la Sicile et de la Tunisie. Un quatrième aurait été bâti sur le fleuve Congo pour alimenter le lac Tchad et utiliser son eau douce pour irriguer le Sahara. Enfin, le canal de Suez aurait été prolongé pour maintenir la liaison avec la mer Rouge. Pour tous ceux craignant de voir les ports historiques tels que Venise ou Gênes à sec, Herman Sörgel proposait même d’y maintenir artificiellement le niveau d’eau.

Les barrages auraient fourni une quantité colossale d’énergie propre, tout en facilitant les communications entre l’Europe et l’Afrique. Le barrage reliant la Tunisie à la Sicile aurait permis la création d’une ligne de chemin de fer reliant directement les grandes capitales européennes à l’Afrique du Nord, voir l’Afrique subsaharienne. Le Sahara devenant vert, la région aurait connu un développement économique sans précédent. Sörgel était avant tout un pacifiste, qui pensait que son projet, en réglant les problèmes d’approvisionnement en énergie, en libérant des terres et facilitant le commerce et les communications, participerait à une ère de paix dans l’espace eurafricain.

Evidemment, ce projet aurait aussi eu des conséquences désastreuses sur les écosystèmes méditerranéens, mais ces préoccupations n’existaient pas encore à l’époque. Herman Sörgel considérait Atlantropa, à l’instar d’Eurafrique, comme un moyen d’unir l’Europe et l’Afrique un en seul continent suffisamment puissant pour tenir tête aux Amériques et à l’Asie. Mais à la différence de notre projet eurafricain, Herman Sörgel, voyait, avec les prismes de l’époque, une véritable domination des Européens sur les Africains. C’est ici qu’Eurafrique diffère d’Atlantropa : il n’est pas question pour nous que l’un domine l’autre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le projet Atlantropa fût interdit par l’Allemagne nazie. Relancé au début des années cinquante, le projet mourut avec son créateur en 1952. Eurafrique salue la mémoire de cet architecte allemand qui rêvait déjà au siècle dernier d’une union entre l’Europe et l’Afrique.

#Eurafrique

Sur Twitter, des Africains lancèrent cet été le hashtag #TheAfricaTheMediaNeverShowsYou afin de donner une image meilleure du continent. Exit la pauvreté ou la guerre et place à #UneAfriqueQueLesMédiasNeVousMontrentPas ! Le phénomène est devenu planétaire et de nombreux twittos s’y adonnent aujourd’hui ; le principe, twitter une photo ou un article en lien avec une Afrique moderne, jeune et dynamique (exemple : des paysages, des vêtements Made In Africa, du sport…). Cette initiative d’origine américaine souligne le besoin qu’on les membres de la diaspora ou les originaires d’Afrique de renouer, de rénover l’image africaine. À l’heure où beaucoup de régions du monde émergent (Asie, Amérique latine ou Europe de l’Est), les Africains ont besoin de faire la promotion de leur continent.

Je salue cette volonté de promotion nationale ou continentale cependant, je ne souhaiterais pas qu’elle se transforme en concurrence entre les pays ou continents. J’encourage le fait de se dire originaire de telle ou telle région, de revendiquer son patrimoine géographique ou historique dans une logique de rassemblement. À ce titre, je suis également partisan d’un hashtag #Eurafrique et encourage les jeunes Européens et Africains à promouvoir leur histoire, à vanter leur bicontinent et cet idéal de rassemblement entre Européens et Africains.

Ensemble contre le terrorisme islamiste

Après la France, le Mali. Hier à Bamako, dix-neuf personnes périrent lors d’une attaque terroriste perpétrée au sein de l’hôtel Radisson Blu, en plein cœur du Mali. Revendiqué par un groupe de djihadistes affilié à Al-Qaïda, cet acte commis une semaine après les différents attentats ayant ébranlé la France et le monde doit nous permettre de comprendre à quel point il est urgent de développer une coopération militaire eurafricaine, afin d’unir nos deux continents pour lutter ensemble contre ces groupements terroristes.

Après l’attaque sanglante d’hier, le président de la République du Mali Ibrahim Boubacar Keïta décréta l’état d’urgence pour dix jours ainsi que trois jours de deuil national en l’hommage des victimes et s’adressa à la population malienne : « Mes chers compatriotes, tel est le message grave et solennel que je me devais de vous lire en ce jour : que chacun et chacun garde son calme, sa confiance en la République qui saura défendre ses fils au-dedans comme au-dehors. Unis, nous vaincrons les forces du mal et de la terreur. La terreur ne triomphera pas dans le pays des fiers et courageux ancêtres que nous avons tant chantés ». Alors que le Sénat vient en France d’adopter massivement le projet de loi prolongeant l’état d’urgence, il nous faut désormais agir avec de nouveaux partenaires.

Je propose une alliance entre les pays européens et ceux d’Afrique de l’Ouest afin de constituer un véritable axe militaire et ainsi, permettre aux différentes armées eurafricaines de protéger ces régions. Nous devons mettre en commun nos ressources militaires et nos positions afin de garantir une présence plus efficace de nos militaires sur le territoire eurafricain. Il est désormais indispensable que nous puissions garantir ensemble la sécurité des zones à risques.

Eurafricul

La pirogue progresse sur la nuit liquide. Les verres des lunettes d’Amin absorbent les rayons de la lune, le reste de son corps se meut dans le noir. J’écoute le clapotis des vagues contre le bois de notre embarcation. Il pagaie du mieux qu’il peut, s’emmêle un instant les bras et la pirogue danse sur la mer, avant de se stabiliser à nouveau. Je n’ose pas parler. Il ne m’a rien dit quant à notre destination.

Cet après-midi, nous étions tous les deux à la plage, derrière la prison de l’île de Gorée, entre des gamins qui faisaient griller de petits poissons argentés et d’autres qui jouaient du djembé, tandis que les filles dansaient, pagnes relevés, couvertes de bijoux en cauris. Amin releva une mèche de mes cheveux pour dégager mon oreille, puis approcha ses lèvres tout près de moi. Ses chuchotements me firent frissonner.

– Ce soir je t’emmène quelque part.

– Où ça ?

– Tu verras.

– C’est un secret ?

– C’est une surprise.

Et là, je suis avec lui, sur cette pirogue qui vogue et vague, dans le noir. Où me conduit-il ? Point ne sais-je, dans mon pagne humide à force de subir les embruns chauds de la mer, chaque fois que la pagaie la heurte. Soudain, j’entends de la musique, au loin. Un chant, une contrebasse, des tam-tams… sirènes mystiques dans ces contrées marines.

– On arrive.

– Où ?

– Tu verras.

Une baraque en tôle sur pilotis se dresse non loin des rochers de la côte. Un toit en matériaux de récupération et la façade enguirlandée, comme un sapin de noël, de lumières rouges, bleues, vertes, jaunes et violettes. Un vieux fume sur le perron de planches vermoulues. Il nous hèle, de loin. Amin dirige la pirogue vers le cabanon, l’attache à l’aide d’une corde à l’un des pilotis et grimpe à l’échelle de fortune jusqu’au perron. Paniquée à l’idée qu’un échelon se brise, je le suis quand même, dans cet abri de fortune, hors du temps. Le vieux s’avance. Les rayons blancs de la lune accusent les rides qui lui strient le visage. Son regard sec comme un désert s’illumine soudain. D’une pichenette, il jette sa cigarette à la mer.

– Amin… mon ami Amin… Na’nga def ?

– Mangi fi rekk !

Je me tiens en retrait, derrière lui, redresse mon pagne qui glisse sous mes aisselles. Amin sort de la poche de son jean un billet froissé de vingt eurafros et le vieux écarte le tissu délavé qui fait office de porte. Les mots se rétractent dans mon esprit et la fumée de cigares et de clopes qui brouille l’espace s’infiltre jusque dans mes pensées, opérant un acte de sublimation sur mon cerveau. Comment décrire ce que je vois ? Impassible, Amin se dirige vers le bar de fortune, installé à droite de l’entrée, où une fille au visage balafré, grande et nue, le sein dur, sert du rhum dans des verres poisseux, sous un portrait de Napoléon, dont la toile déchirée en diagonal rappelle sa blessure. Je ne le suis pas, arrêtée par les effluves de tabac, de sueur, de sirocco et de bois iodé entremêlées. Au centre de la cabane, une chanteuse en robe dorée fait rugir sa voix d’outre-tombe, accompagnée par une contrebasse et des tam-tams sonnant l’apocalypse, en retrait de la rive du continent sénégalais. Au beau milieu d’un rêve, chahuté par les vagues qui ébranlent les pilotis, je fixe les corps nus, la chair luisante, amassée sur les planches du sol. Ces femmes empêtrées dans leurs bourrelets, ces hommes accouplés, me rappellent un documentaire animalier sur la copulation des phoques ainsi qu’un autre sur les rites vaudous. Il y a un peu des deux, dans le tableau qui s’offre à mes yeux. Je me tourne vers Amin, accoudé au bar, grand, droit, avec ses lunettes couvertes de buée. Sa chemise épouse sa peau à cause de la mer et de la transpiration. Il me signe de le rejoindre et me tend un verre de rhum.

– Voici mon QG !

La chanteuse nous fixe. Dans ce carnage de viande vive étalé autour de nous, nous sommes les seuls debout, vêtus. Elle chante en wolof, je comprends ses mots. Elle veut que je sois nue, qu’Amin soit nu, elle nous invite à mêler nos corps aux autres, de sa voix pourpre. Elle agite un chasse-mouche en crin de jument pour chasser les djinns et bénir le cercle libertin qui prie à pieds le dieu de la chair. Elle le brandit et son visage gras semble possédé alors qu’elle répète en wolof une incantation à l’amour pluriel. J’avance vers Amin. Un bout de verre cassé se plante dans mon pied. J’avance toujours. Il repose le verre qu’il avait à la main et d’un geste vif ôte mon pagne. Je reste là, nue, pantelante, dans cette cabane comme échappée du réel, à regarder ces gens forniquer dans la chaleur moite de la nuit d’été. Le toit suinte, comme si l’édifice de tôle et de carton était bouche, qui nous avait englouti et salivait sur ses captifs.

Amin ôte sa chemise, je baisse son jean. Les tam-tams battent plus fort que mon cœur et sur le lit de nos vêtements déposés par terre, nous nous couchons. Le songe m’envahit, je ne suis plus moi, mais un corps, en communion avec tous les autres corps de la pièce. Je sens Amin enraciné en moi, et moi, un bout de lui. Une fille rampe à nous et d’hydre à deux têtes, voilà qu’il nous en pousse une troisième, avec ses longues tresses et des omoplates si fragiles qu’elles se déploient comme les ailes d’un insecte. Infinie j’ai l’impression d’être, dans la cabane sur pilotis.

CARMEN EN MUSIQUE – Talking Timbuktu

La musique, c’est le langage universel qui unit les Hommes, les continents, les cultures. Chaque semaine, pour Eurafrique, je vais vous parler d’un morceau et de ce qu’il m’inspire. Pour fonder une jeunesse eurafricaine forte et unie, servons-nous de la culture. La musique a pour vertu d’emporter l’âme, de faire comprendre l’insaisissable. Ça ne demande qu’une seule chose : écouter et se laisser pénétrer par les notes d’un ailleurs qui se rapproche.

Ali Farka Touré et Ry Cooder unis pour produire Talking Timbuktu, cet album qui puise sa force dans les racines du blues. La voix est pure, grésille et enchante les instruments. On sent comme un souffle de mélancolie dans les accords lancinants des guitares, une rétrospective d’un monde regretté. Voici un morceau idéal pour se perdre dans les rues, pour errer ou rêver :

Quand le Sud reprend sa place

Intervention militaire française au Mali, prise d’otages à Tiguentourine, manifestations des chômeurs à Ouargla… En 2013, le sud de l’Algérie a pris une place prépondérante dans l’actualité. Alors que cette région recèle les hydrocarbures qui assurent le train de vie de l’État, elle était marginalisée tant économiquement que politiquement. Aujourd’hui, les choses ont changé.

Depuis la nationalisation des hydrocarbures (24 février 1971), les revenus dégagés de l’exploitation demeurent la principale source de devise de l’État. En 2011, le secteur représentait 98 % des recettes à l’exportation et 70 % des recettes budgétaires. Cette importance du pétrole se traduit par le rôle central de la Sonatrach, première entreprise africaine avec 56 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’exportation en 2010. Elle est devenue un instrument crucial dans la mise en œuvre des politiques publiques, notamment sous Houari Boumédiène lorsque Bélaïd Abdessalam promettait de « semer le pétrole pour récolter de l’industrie ». Cependant, la totalité des champs pétroliers et gaziers sont situés dans le sud du pays. Plus globalement, le Sahara dans son ensemble offre des perspectives de développement d’énergies renouvelables, par le biais de centrales solaires. Aussi la région a-t-elle constamment alimenté les finances de l’État et demeure vouée à continuer de le faire en l’absence d’une diversification de l’économie. Pourtant, la région n’a que marginalement bénéficié des bienfaits de la rente. En effet, dès les années 1970, on constate une forte prédominance des zones littorales dans la répartition des emplois qualifiés et industriels, ce que les autorités souhaitaient éviter. Depuis, les représentants du sud dénoncent régulièrement le chômage, le délaissement culturel ou encore le manque d’infrastructures. Tandis que le gouvernement affiche des réserves de devises pléthoriques et tente d’acheter la paix sociale, les jeunes du sud se heurtent à une conjoncture de crise économique et sociale latente, aggravée par une dégradation des espaces urbains. Ce déséquilibre entre la richesse des sous-sols et la précarité matérielle n’est pas sans avoir donné naissance à un fort sentiment de préjudice, voire de spoliation au profit du nord.

De fait, si l’économie algérienne repose sur la rente, elle s’est progressivement transformée en une économie de pillage. La coalition dirigeante distribue certes une partie de la rente, mais elle a de plus en plus l’image d’une mafia, s’étant révélée incapable de mettre au point une stratégie de développement. Dans un pays marqué par les idéaux égalitaristes, les inégalités sont souvent vécues comme une trahison. Ainsi en juillet 2012, Tahar Belabès parle de « colonisation interne » dans une interview donnée à El Watan. Le sentiment d’un délaissement est particulièrement fort dans les wilayas du sud, si bien que le gouvernement adopte des politiques volontaristes afin de gommer ces déséquilibres. Toutefois, après l’attaque islamiste au nord du Mali, l’attention du régime s’est particulièrement tournée vers la région. À cela s’ajoute une contestation sociale qui va croissante.

Pour autant, l’attention particulière accordée au sud par le gouvernement n’est que partiellement due à la contestation sociale. La région est cruciale d’un point de vue sécuritaire, notamment sur les questions de trafic, d’immigration et de terrorisme qui préoccupent les pays de la région mais aussi leurs partenaires internationaux. Dans la lutte contre l’immigration clandestine, le Sahara est devenu une frontière de plus. Ce contrôle accru n’est pas sans avoir des conséquences sur un espace traditionnellement favorable aux mobilités. C’est surtout la question terroriste qui fait que les regards se tournent désormais vers le sud, dans la lignée de la sécession de l’Azawad puis de l’opération Serval. Pourtant, la transformation de la bande sahélienne en un terrain d’opération de la lutte antiterroriste n’est pas nouvelle, puisqu’elle a accompagné la reconversion de la plus radicale des guérillas algériennes. Depuis l’attaque du complexe gazier d’In Amenas ainsi que l’assaut d’une caserne à Khenchela, la crainte d’une déstabilisation du pays est plus vive. Dans le même temps, la région n’est pas seulement identifiée à ces menaces extérieures, elle recèle en effet un risque interne : le danger d’un régionalisme qui pourrait mener à l’explosion du pays.

Au-delà de ces peurs plus ou moins fondées, il faut considérer la place croissante prise par le sud dans l’actualité nationale comme une forme de rééquilibrage à la mesure du rôle économique crucial de cette région mais aussi de son importance politique et démographique grandissante. De fait, ce rééquilibrage a commencé depuis les années 1990 avec le développement des agglomérations du sud. Du point de vue politique, les législatives de mai 2012 n’ont pas seulement vu les chefs des différents partis mettre en garde contre les risques de sécession. En fait, loin d’être uniquement des fiefs de la contestation, les wilayas méridionales ont davantage voté pour le FLN avec un taux de participation bien plus importants qu’au nord. Devant ces écarts importants, le ministre de l’Intérieur avait déclaré que les gens du sud étaient plus « patriotes » que les autres. Ce déplacement du centre de gravité de l’Algérie vers le sud n’est donc pas seulement dû à des contingences sécuritaires. Bien au contraire, il traduit des mutations urbaines, sociales et politiques.

Militant écologiste eurafricain

C’était le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt au Nigéria : le militant écologiste Ken Saro-Wiwa était exécuté. Son crime ? S’être dressé contre le gouvernement et les multinationales du pétrole. En cet anniversaire, Eurafrique souhaite rappeler sa mémoire.

À 54 ans, Ken Saro-Wiwa était très connu dans son pays, d’abord en tant que romancier et producteur de télévision, ensuite en tant que militant écologiste et défenseur des Ogoni, un peuple du Nigéria dont il était issu. La région où vivent les Ogoni est riche en pétrole, exploitée par Shell depuis les années 60, au mépris des atteintes à l’environnement. Au début des années 90, le « Mouvement pour la survie du peuple Ogoni » (MOSOP), dont Saro-Wiwa est un membre fondateur, dénonce les graves atteintes à l’environnement, réclame des mesures pour sa protection ainsi qu’un meilleur partage des revenus du pétrole. Il souhaite en outre une autonomie pour le peuple Ogoni. Au départ non-violent, le mouvement mené par Ken Saro-Wiwa réclame aux compagnies pétrolières la réparation des dommages écologiques qu’elles ont engendré. De grandes manifestations – interdites par le gouvernement nigérian – se déroulent en 1992 et 1993 et des boycotts sont organisés à l’encontre de Shell au niveau international. Alors que la production est ralentie, une violente répression militaire est lancée contre le peuple Ogoni. On estime qu’elle fera 2 000 morts et 100 000 déplacés.

Arrêté en 1992 puis relâché, de nouveau emprisonné un mois en 1993, Ken Saro-Wiwa est finalement arrêté une troisième fois en 1994, accusé d’incitation au meurtre et condamné à mort en 1995, lors d’un procès largement critiqué par de nombreuses associations internationales. Avec huit autres leaders du mouvement, Ken Saro-Wiwa est pendu le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt par le gouvernement nigérian du général Sani Abacha.

Aux États-Unis, plusieurs procédures judiciaires ont été intentées contre Shell ; elles se sont soldées par le paiement de 15 millions de dollars de compensation. Cependant, le delta du Niger où vit le peuple Ogoni n’est toujours pas dépollué. Eurafrique rappelle que notre bicontinent doit être un espace écologique respectant les diversités identitaires, linguistiques et religieuses, un espace de protection de la faune et de la flore. Merci à cet écologiste d’avant-garde qui comprit que défendre l’environnement revient à défendre les identités et cultures locales ; Eurafrique le salue.