Algérie

Quand le Sud reprend sa place

Intervention militaire française au Mali, prise d’otages à Tiguentourine, manifestations des chômeurs à Ouargla… En 2013, le sud de l’Algérie a pris une place prépondérante dans l’actualité. Alors que cette région recèle les hydrocarbures qui assurent le train de vie de l’État, elle était marginalisée tant économiquement que politiquement. Aujourd’hui, les choses ont changé.

Depuis la nationalisation des hydrocarbures (24 février 1971), les revenus dégagés de l’exploitation demeurent la principale source de devise de l’État. En 2011, le secteur représentait 98 % des recettes à l’exportation et 70 % des recettes budgétaires. Cette importance du pétrole se traduit par le rôle central de la Sonatrach, première entreprise africaine avec 56 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’exportation en 2010. Elle est devenue un instrument crucial dans la mise en œuvre des politiques publiques, notamment sous Houari Boumédiène lorsque Bélaïd Abdessalam promettait de « semer le pétrole pour récolter de l’industrie ». Cependant, la totalité des champs pétroliers et gaziers sont situés dans le sud du pays. Plus globalement, le Sahara dans son ensemble offre des perspectives de développement d’énergies renouvelables, par le biais de centrales solaires. Aussi la région a-t-elle constamment alimenté les finances de l’État et demeure vouée à continuer de le faire en l’absence d’une diversification de l’économie. Pourtant, la région n’a que marginalement bénéficié des bienfaits de la rente. En effet, dès les années 1970, on constate une forte prédominance des zones littorales dans la répartition des emplois qualifiés et industriels, ce que les autorités souhaitaient éviter. Depuis, les représentants du sud dénoncent régulièrement le chômage, le délaissement culturel ou encore le manque d’infrastructures. Tandis que le gouvernement affiche des réserves de devises pléthoriques et tente d’acheter la paix sociale, les jeunes du sud se heurtent à une conjoncture de crise économique et sociale latente, aggravée par une dégradation des espaces urbains. Ce déséquilibre entre la richesse des sous-sols et la précarité matérielle n’est pas sans avoir donné naissance à un fort sentiment de préjudice, voire de spoliation au profit du nord.

De fait, si l’économie algérienne repose sur la rente, elle s’est progressivement transformée en une économie de pillage. La coalition dirigeante distribue certes une partie de la rente, mais elle a de plus en plus l’image d’une mafia, s’étant révélée incapable de mettre au point une stratégie de développement. Dans un pays marqué par les idéaux égalitaristes, les inégalités sont souvent vécues comme une trahison. Ainsi en juillet 2012, Tahar Belabès parle de « colonisation interne » dans une interview donnée à El Watan. Le sentiment d’un délaissement est particulièrement fort dans les wilayas du sud, si bien que le gouvernement adopte des politiques volontaristes afin de gommer ces déséquilibres. Toutefois, après l’attaque islamiste au nord du Mali, l’attention du régime s’est particulièrement tournée vers la région. À cela s’ajoute une contestation sociale qui va croissante.

Pour autant, l’attention particulière accordée au sud par le gouvernement n’est que partiellement due à la contestation sociale. La région est cruciale d’un point de vue sécuritaire, notamment sur les questions de trafic, d’immigration et de terrorisme qui préoccupent les pays de la région mais aussi leurs partenaires internationaux. Dans la lutte contre l’immigration clandestine, le Sahara est devenu une frontière de plus. Ce contrôle accru n’est pas sans avoir des conséquences sur un espace traditionnellement favorable aux mobilités. C’est surtout la question terroriste qui fait que les regards se tournent désormais vers le sud, dans la lignée de la sécession de l’Azawad puis de l’opération Serval. Pourtant, la transformation de la bande sahélienne en un terrain d’opération de la lutte antiterroriste n’est pas nouvelle, puisqu’elle a accompagné la reconversion de la plus radicale des guérillas algériennes. Depuis l’attaque du complexe gazier d’In Amenas ainsi que l’assaut d’une caserne à Khenchela, la crainte d’une déstabilisation du pays est plus vive. Dans le même temps, la région n’est pas seulement identifiée à ces menaces extérieures, elle recèle en effet un risque interne : le danger d’un régionalisme qui pourrait mener à l’explosion du pays.

Au-delà de ces peurs plus ou moins fondées, il faut considérer la place croissante prise par le sud dans l’actualité nationale comme une forme de rééquilibrage à la mesure du rôle économique crucial de cette région mais aussi de son importance politique et démographique grandissante. De fait, ce rééquilibrage a commencé depuis les années 1990 avec le développement des agglomérations du sud. Du point de vue politique, les législatives de mai 2012 n’ont pas seulement vu les chefs des différents partis mettre en garde contre les risques de sécession. En fait, loin d’être uniquement des fiefs de la contestation, les wilayas méridionales ont davantage voté pour le FLN avec un taux de participation bien plus importants qu’au nord. Devant ces écarts importants, le ministre de l’Intérieur avait déclaré que les gens du sud étaient plus « patriotes » que les autres. Ce déplacement du centre de gravité de l’Algérie vers le sud n’est donc pas seulement dû à des contingences sécuritaires. Bien au contraire, il traduit des mutations urbaines, sociales et politiques.

Eurespace

À la lecture de différents articles relatifs à la corrélation progrès économique, scientifique et agricole / conquête spatiale, je pense qu’il doit être mise en place le plus rapidement possible une agence spatiale eurafricaine, véritable « outil de développement » bénéficiant aux Eurafricains. L’Europe et l’Afrique doivent mutualiser leurs ressources (cette opération aurait un certain coût) afin de développer en Eurafrique « Eurespace », agence spatiale qui permettrait au bicontinent de se hisser au rang de leader en la matière et aux pays moins développés (européens ou africains) d’en bénéficier. Permettant la formation de nombreux chercheurs et dynamisant ainsi la recherche scientifique, un véritable Baïkonour eurafricain doit voir le jour afin de fédérer les pays européens et africains autour d’un enjeu du futur, celui de la conquête spatiale.

Au moment de la création de l’Agence spatiale européenne (ESA), il y eut beaucoup de difficultés. Aujourd’hui, drivée par la France et l’Allemagne, cette entreprise est en partie financée par les autres pays européens. Des nations comme le Kenya n’ont pas de satellites, mais excellent dans le domaine des télécoms. Elles peuvent donc apporter leurs compétences. L’Algérie bénéficie de moyens considérables en termes de télédétection satellitaire. C’est un atout dont pas mal de pays pourraient également profiter. Il serait bon de mettre en commun nos ressources en la matière afin d’en faire bénéficier à un maximum d’Eurafricains. Chacun y consacrerait une part de son budget, une véritable politique spatiale commune. Il faudrait d’abord se concentrer sur des applications satellitaires propres au développement : assurer la sécurité intérieure, extérieure et alimentaire ; garantir des conditions de vie décentes en termes de santé et d’éducation ou encore favoriser le développement économique. Nous pourrions ensuite envoyer des Eurafricains dans l’espace.

Eurespace doit faire d’Eurafrique la plus grande puissance spatiale.

Canal de Suez : soumission des élites égyptiennes

Jeudi dernier, le président égyptien Abdel Fattah Saïd Hussein Khalil al-Sissi a inauguré en grande pompe le « nouveau canal de Suez ». François Hollande était l’invité d’honneur de cette grand-messe à la gloire du président égyptien. Dans la foulée, l’Égypte annonçait se positionner pour racheter un des deux porte-hélicoptères Mistral que la France n’a pas livré à la Russie. Certains y verront sans doute un simple concours de circonstances mais comment ne pas y voir un échange de bons procédés entre deux « amis » du type : je viens t’aider à avoir le soutien populaire et tu me sors du bourbier dans lequel je me suis mis.

La présence de François Hollande à cette inauguration du « nouveau canal de Suez » nous apprend deux choses principales à mon sens. Avant d’être politique, le symbole est surtout historique pour l’Égypte et les égyptiens. Près de 60 ans après la crise de Suez, cette présence, quasi-vitale pour al-Sissi, de la France lors de l’inauguration tranche avec la présence violente des troupes françaises sur les bords du canal en novembre 1956. Le symbole est aussi politique : aller parader pour al-Sissi revient de facto à accepter encore une fois le coup d’État perpétré par l’armée égyptienne au détriment de Mohamed Morsi et des Frères musulmans.

Comme je l’écris plus haut, la portée historique du symbole constitué par la présence de François Hollande au moment de cette inauguration est plus qu’importante. Finalement, ce deuxième canal, financé à plus de 80 % par le peuple égyptien, n’est qu’un instrument pour asseoir le côté pharaon d’al-Sissi. C’est surtout pour laisser son nom dans les livres d’histoire et pour parader aux côtés de Hollande que le président égyptien a fait construire ce deuxième canal. Ce n’est, d’ailleurs, pas le peuple égyptien qui profitera en premier lieu de la manne financière générée par ce deuxième canal. Est-ce, en effet, un hasard si c’est en marge de cette inauguration que l’Égypte s’est déclarée prête à acquérir un Mistral ? Dans un pays qui a vu ses recettes touristiques drastiquement baisser depuis la destitution de l’ancien président Hosni Moubarak, dans un pays qui est rongé par la pauvreté, il semble plus important de mettre en œuvre des projets pharaoniques que de nourrir sa population.

Ancien symbole de résistance, le canal de Suez n’est aujourd’hui plus que l’illustration d’une soumission totale des élites égyptiennes. Lors de la crise de Suez en 1956, Nasser en avait profité pour affirmer une position forte de l’Égypte, ralliant même à sa cause les États-Unis et l’URSS (ce qui n’était pas une mince affaire en pleine guerre froide). Désormais, les élites au pouvoir sont totalement soumises aux élites occidentales (d’aucuns vont même jusqu’à affirmer que la plupart des présidents des pays arabes ne seraient que des pantins). Pourquoi sont-elles soumises me direz-vous ? C’est assez simple, ce sont les États-Unis qui payent l’armée égyptienne pour commencer. Ensuite, comment ne pas être soumis quand l’on sait qu’on est au pouvoir grâce au bon vouloir des dirigeants occidentaux et quand l’on sait que notre arrivée illégitime au pouvoir a été légitimé par eux ?

3 juillet 2013, l’armée égyptienne menée par al-Sissi renverse le président issu du mouvement des Frères musulmans. Dans les jours qui ont suivi ce coup d’État, nous avons eu droit à des réactions pour le moins farfelues chez nous. Certains sont même allés jusqu’à qualifier ce coup d’État de démocratique (on n’est plus à une absurdité près n’est-ce pas ?). Pour étayer leurs propos ces personnes ont mis en avant les manifestations importantes qui réclamaient le départ du président Morsi. Depuis quand des manifestations, même gigantesques, donnent le droit de faire un coup d’État ? Morsi a été élu avec un peu plus de 51 % des suffrages, il y avait donc une bonne part de la population qui ne voulait pas de lui comme président, ce n’est pas pour autant une raison de l’évincer. Hollande a-t-il été obligé de partir lors des manifestations contre le mariage homosexuel ? Il ne me semble pas, à moins que ma mémoire ne me fasse défaut. Les pays occidentaux auraient sûrement préféré une victoire du candidat du sérail. Nombre d’observateurs politiques ont, effectivement, parlé d’automne islamiste au moment des élections, histoire d’opposer le Printemps arabe auquel ils adhéraient aux choix effectués par les peuples arabes qu’ils réprouvaient.

En réalité, les pays occidentaux ne veulent pas de la démocratie dans les pays arabes. Ils s’accommodent très bien de régimes autocratiques tant que ceux-ci ne gênent pas leurs intérêts dans ces pays. La vague d’indignation que l’on a vu poindre en Occident après les différentes victoires de partis dits « islamistes » dans les pays arabes le montrent bien. Grands défenseurs de la démocratie dans la théorie, les pays occidentaux sont prêts à toutes les manœuvres possibles pour discréditer les partis qui les dérangent. Il n’y a qu’à voir les campagnes médiatiques contre Ennahda ou contre Abdel-Ilah Benkiran, chef du gouvernement marocain. Quant aux Frères musulmans, ils sont abandonnés à leur sort après le coup d’État soutenu par les différents pays occidentaux. Les condamnations à mort et les exécutions pleuvent sans que ça n’émeuve grand monde de l’autre côté de la Méditerranée. La démocratie oui, mais si vous votez pour ceux que nous voulons, voici le véritable credo des pays occidentaux vis-à-vis des peuples arabes.

Il ne faut pas croire que cette vision machiavélique est née avec les révolutions arabes. Déjà en 1991, les pays occidentaux avaient fermé les yeux sur un déni de démocratie dans le monde arabe : l’armée algérienne avait alors annulé les élections après que le FIS (Front islamique du Salut) soit arrivé en tête au premier tour. En fermant les yeux sur cette pratique violente et ô combien antidémocratique, l’Occident s’est rendu complice d’une guerre civile qui coûta la vie à environ 100 000 Algériens et qui aboutit à une barbarie sans nom (faut-il rappeler ici les têtes décapitées et remises dans des couffins aux mères, aux filles et aux femmes des victimes ?). Décidément, l’Occident n’aime pas la démocratie malgré tout ce que l’on peut entendre. Il serait temps, dans une optique eurafricaine, d’accepter le processus démocratique des pays aujourd’hui en pleine mutation.

Révolutions arabes : un changement de paradigme

Malgré une croissance économique soutenue durant les dix années précédant les révolutions arabes, les prémices des soulèvements étaient déjà présentes. En effet, cette croissance soutenue était le fruit d’un capitalisme prédateur organisé au profit d’une autocratie confiscatrice. Aussi cette croissance, loin d’améliorer l’équilibre sociétal et social, a-t-elle contribué à creuser un fossé entre le peuple et les élites en créant de nombreuses poches de pauvreté et de désespoir, causes de fortes tensions. Les révolutions ont entraîné une chute brutale de la croissance : Égypte et Tunisie ont, par exemple, traversé une forte récession à la fin du premier semestre 2011 et connaîtront une croissance quasi nulle en 2011. Néanmoins, la timide reprise en 2012 ainsi que le potentiel élevé de ces pays, souligné entre autres par le FMI, est synonyme d’espoir à condition que la situation économique et politique se stabilisent, chose inenvisageable à court terme (coup d’État en Égypte et agitation sociale croissante en Tunisie au cours de l’été 2013).

La leçon des révolutions arabes est assez explicite : les autocraties arabes auraient dû, avant d’aspirer à une forte croissance, assurer plus d’équité politique. En outre, les manifestants arabes se sont insurgés contre des réalités économiques volontairement ignorées par les régimes : l’instabilité produite par une trop rapide ouverture à l’économie mondiale si celle-ci n’est pas compensée par des politiques d’équilibres sociaux. Ainsi se sont créées des disparités territoriales, communes à tous les pays du Sud, entraînant la création de poches de pauvreté en milieu rural notamment. Enfin, le dernier facteur exogène est l’asymétrie commerciale profonde entre les deux rives de la Méditerranée. Aussi la jeunesse a-t-elle accumulé des sentiments de frustration et d’humiliation face à son exclusion des processus de décision et d’insertion économique. Ceci a fait naître un paradoxe d’une rare violence : la classe la plus nombreuse de la population était sciemment laissée à l’écart des lieux stratégiques que sont le marché du travail et les lieux de pouvoir. Aussi ces révolutions expriment-elles plus une demande de moralisation que de reconstitution économique. Celle-ci touche aussi bien l’organisation des États que le modèle économique méditerranéen. Les peuples aspirent donc à un nouveau pacte social où l’avancée économique serait le ciment d’une rétribution politique et sociale. Ceci entraîne une nécessité d’un nouveau paradigme économique.

Ce dernier doit passer par l’instauration d’un nouveau modèle de croissance : plus inclusive, tout d’abord, c’est-à-dire plus créatrice d’emplois et porteuse d’un meilleur équilibre social entre les territoires mais aussi entre les générations. Cette croissance devra aussi être plus juste de telle sorte que les créations de richesses essaiment au bénéfice de l’économie dans sa globalité, notamment des jeunes diplômés dont le taux de chômage atteint des niveaux effrayants. Enfin, une plus grande intégration régionale méditerranéenne eurafricaine demeure un objectif nécessaire afin de redresser le déficit du commerce extérieur de ces pays. Néanmoins, cet objectif est nécessairement de long terme car, en plus d’impliquer la redéfinition des systèmes de coopération, il suppose un renforcement préalable de la compétitivité de ces pays sous peine d’entraîner de fortes inégalités et une grande vulnérabilité des comptes publics.

Ce nouveau pacte social impliquera des révisions structurelles des mécanismes de gouvernance ; le moteur en est évidemment la démocratie au sens noble du terme : le contrôle par le peuple des objectifs, moyens et méthodes mis en œuvre par l’exécutif pour la gestion de l’intérêt commun. À cet égard, le développement et l’équilibre des territoires apparaissent comme une parfaite illustration des mutations économiques et sociétales à instaurer dans ces pays. À l’horizon 2050, la population urbaine de la rive européenne restera stable tandis que celle du Maghreb devrait doubler. Plus des deux tiers seront concentrés sur 10 % des territoires : les zones côtières déjà fortement surexploitées. À nous de redéployer une politique régionale (économique et politique) méditerranéenne dans une optique de construction eurafricaine.

Axe eurafricain

Au Cameroun, chacun suspecte désormais son voisin : « Ce sont des gens comme vous et moi, ça peut être un chauffeur de taxi ou un passant, et il est quasiment impossible de les repérer » soulignait récemment un officier camerounais. Boko Haram, mouvement insurrectionnel et terroriste d’idéologie salafiste djihadiste, originaire du nord-est du Nigeria, prenant également le nom d’État islamique en Afrique de l’Ouest, est aujourd’hui aux portes des grandes villes camerounaises. En juillet, une vague d’attentats-suicides fait plus de 40 morts au nord du pays. Initialement postés à la frontière nigériane, les terroristes n’hésitent plus à se fondre parmi les civils pour mener des attentats brutaux. Les gares routières à destination des grandes villes comme Yaoundé et Douala sont particulièrement surveillées et les voyageurs systématiquement fouillés au moment d’entrer dans les bus.

Les habitants de l’Extrême-Nord vivent dans la psychose ; plusieurs attaques ont eu lieu entre lundi et mardi : deux dans la localité de Tchakamari, et une autre dans le village de Kangaléré. Au total, les assaillants ont tué 8 personnes. Un bilan qui a été confirmé mercredi 5 août dans la soirée, de source officielle camerounaise. Beaucoup de familles s’interrogent quant à leur sécurité et certaines n’inscriront pas leurs enfants à l’école en septembre, de peur que, Boko Haram luttant contre les écoles occidentales, les terroristes commettent des attentats ou des enlèvements. Les dénonciations, encouragées par les autorités, se multiplient. Selon plusieurs sources, des sympathisants et membres de Boko Haram ont infiltré la ville depuis des mois et fournissent des renseignements à leurs chefs.

Les terroristes islamistes font aujourd’hui la guerre à ceux qu’ils jugent « infidèles ». Progressant en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, l’axe eurafricain doit devenir un espace de collaboration militaire luttant contre les takfiristes (extrémistes islamistes adeptes d’une idéologie violente). Depuis la France, en passant par l’Algérie puis vers le Cameroun, une armée eurafricaine (dont nous parlions plus tôt dans un article consacré aux migrants bravant la Méditerranée pour fuir les conflits locaux) doit être mise en place afin de garantir la sécurité aux Eurafricains. La seule lutte contre le terrorisme islamiste ne résoudra pas à long terme la crise existant dans les sociétés arabo-musulmanes aujourd’hui confrontées à ces vagues de terreur, ou le manque de repères dont souffrent aujourd’hui beaucoup d’Européens musulmans. Un projet fédérateur doit nous unir. Je propose Eurafrique qui, à moyen et long terme nous permettra de dépasser les bravades nationalistes au profit d’un projet d’union bicontinentale. Promouvons le sentiment d’union des origines, ce sentiment eurafricain. Ensemble, Africains et Européens, emportons le monde vers un projet de réconciliation et de partage culturel. Nous sommes frères, alors avançons.

Conseils de lecture

Cinq auteurs incontournables de ces quinze dernières années, en Europe et en Afrique. Poésie, roman, nouvelles… La littérature florissant en Europe et en Afrique peut prendre des formes multiples. Cette liste (forcément) subjective, où se côtoient différents écrivains, européens et africains, est une proposition d’auteur(e)s et d’ouvrages à découvrir ou à redécouvrir sans tarder.

Chimamanda Ngozi Adichie (Nigeria) // The Thing Around Your Neck (2009) :

Avec The Thing Around Your Neck (Autour de ton cou en français), recueil de nouvelles traitant de ses expériences africaines et américaines, Chimamanda esquisse un tableau saisissant de réalisme des deux continents. Ses histoires disent la solitude des déracinés volontaires, des migrants noirs, des femmes que l’on blesse. Femme libre et libérée, l’auteure est devenue un modèle pour beaucoup de jeunes filles dans son pays, mais aussi partout sur le continent. Incarnation d’un talent voué à grandir encore, cette jeune auteure (elle n’a pas quarante ans), nigériane d’origine, a une immense carrière devant elle.

Sorj Chalandon (France) // Mon traître (2008) suivi de Retour à Killybegs (2011) :

Auteur français traumatisé par les conflits qu’il a suivis en tant que journaliste et grand reporter (Irlande du Nord, Liban), Sorj Chalandon est la plume qui suggère tout ce que les mots ne peuvent dire. Son écriture directe, épurée, brute, magnifique, laisse le lecteur sans voix. Les récits de guerre sont menés avec brutalité mais jamais sans poésie. Un bijou. « Mon traître » est un roman écrit à la première personne, inspiré de son histoire personnelle. Il raconte la rencontre d’un luthier parisien avec Denis Donaldson, un indépendantiste irlandais, qui deviendra son ami, son père, et son traître. Trois ans plus tard, l’histoire romancée est racontée sous l’angle du traître dans Retour à Killybegs.

Yasmina Khadra (Algérie) // Ce que le jour doit à la nuit (2008) :

Yasmina Khadra est le pseudonyme que Mohammed Moulessehoul, militaire algérien, utilisait à l’origine pour échapper à la censure. L’auteur a choisi les deux prénoms de sa femme, ce qui, dans le monde conservateur arabo-musulman, est une révolution. Dans « Ce que le jour doit à la nuit », Yasmina Khadra conte l’histoire de Younes, un Algérien de dix ans, qui quitte avec toute sa famille son village natal pour la grande ville d’Alger. Il est confié au frère de son père, qui est marié à une française. Younes devient Jonas et intègre une communauté de roumis, c’est-à-dire des Français vivant en Algérie, les futurs « Pieds-Noirs ». Au fil des années, il va découvrir son pays, mais aussi l’amitié, l’amour, la misère des siens, la guerre, l’injustice, la nuit, et… le jour.

Scholastique Mukasonga (Rwanda) // Notre-Dame du Nil (2012) :

Scholastique Mukasonga, rwandaise marquée à jamais par l’atrocité du génocide de 1994, a choisi l’écriture pour transmettre la mémoire. Son écriture émane du « désir manifeste de donner aux disparus une digne sépulture de mots à la fois pour apaiser les vivants et sanctifier les morts » dira à son propos le congolais Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique congolais (Congo-Brazzaville) dans la préface du premier ouvrage de l’auteure. Dans Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga nous plonge dans un lycée de jeunes filles appelé Notre-Dame du Nil, situé au Rwanda, près de l’une des sources du grand fleuve africain. Destinées à former « l’élite féminine » du pays, c’est-à-dire à apprendre à être de bonnes femmes de diplomates, les lycéennes sont coupées du monde extérieur. Mais celui-ci s’engouffre sans frapper dans ce huis clos pendant la saison des pluies. C’est l’histoire du prélude du génocide des Tutsis, sur fond d’amitiés, de haines, de luttes politiques et d’incitations aux meurtres raciaux. Le lycée devient un microcosme du Rwanda des années 70, saisissant de brutalité et de réalité.

Philippe Claudel (France) // Les Âmes grises (2003) :

Romancier et cinéaste, Philippe Claudel a marqué le paysage artistique français de ces 20 dernières années. Avec « Les Âmes grises », c’est tout son talent qui s’exprime pour nous conter une histoire de meurtre, de solitude, d’amour sans merci et de guerre féroce. L’histoire nous plonge au cœur d’un village à quelques kilomètres du front, où l’atrocité des combats prend le visage des mutilés qui reviennent se faire soigner à l’hôpital communal. Un matin, une fillette appelée Belle de jour est retrouvée assassinée. Le narrateur relate les réactions des uns et des autres : inspecteur, procureur, juge, notables et petites gens… Caractères et sentiments se dévoilent, affinités, soupçons et lâchetés… Les personnages ne sont pas des héros mais des « Âmes grises », partagées entre le bien et le mal.

Notre vingt-et-unième siècle littéraire africain et européen est rempli de promesses. Il y a fort à parier que nous aurons toujours besoin d’auteurs pour décrire, dénoncer, peindre le monde et penser les hommes.

Guerre d’Algérie, n’en parlons pas

La semaine dernière, François Hollande annonçait qu’un attentat contre des membres de l’armée avait été déjoué. Les suspects projetaient d’égorger un haut gradé de l’armée française. Dans la même semaine, des terroristes tendaient une embuscade à une division de l’armée algérienne et tuaient 14 soldats. Coïncidence me direz-vous ? Certainement. Mais cette symétrie a le mérite de rappeler que les problèmes français et algériens sont intimement liés. Nul besoin ici de rappeler la longue lutte contre le terrorisme que l’Algérie mène depuis plus de 20 ans au sein même de son territoire. En somme, maintenant que Kadhafi ne règne plus sur la Libye, le dernier allié puissant et capable de s’opposer réellement au terrorisme dans la région reste l’Algérie.

Et pourtant, d’aucuns continuent de nous affirmer qu’il existe une haine farouche et irréversible entre la France et l’Algérie, entre nos peuples. Adopter une telle attitude et un tel discours est, en plus d’être irresponsable, complètement erroné. Si le décret Crémieux de 1870 – qui a accordé la nationalité française aux 35 000 Juifs algériens tout en conservant le statut d’indigène pour les musulmans algériens – a contribué à attiser les haines entre les deux peuples, l’histoire entre l’Algérie et la France est bien plus complexe que ceci. Tenter de la regarder sous le simple constat binaire haine/amour n’est pas pertinent. Essayons donc de rentrer dans la complexité de cette relation tumultueuse mais finalement fraternelle, si l’on y regarde de plus près.

Aujourd’hui, si l’on n’est pas d’origine algérienne ou descendant de Pieds-Noirs, il est quasiment certain que l’on ne s’intéressera pas à la guerre d’Algérie. Certains vont même jusqu’à lui refuser le nom de guerre et préfère parler des « événements d’Algérie ». Finalement, la guerre d’Algérie reste un des derniers grands tabous de l’histoire de notre pays. Enseignée de manière superficielle au mieux, elle passe bien souvent à la trappe des cours d’histoire en étant noyée dans le mouvement global de décolonisation. Cette manière de procéder aboutit la plupart du temps à passer sous silence les spécificités et les atrocités de cette guerre. Loin de moi l’idée d’apporter de l’eau au moulin de Pascal Bruckner et d’exiger le sanglot de l’homme blanc, mais évoquer les atrocités de cette guerre sans tomber dans le manichéisme me semble être un préalable plus que nécessaire à la réconciliation des deux peuples.

La guerre d’Algérie fut une guerre sale. Très sale. En témoigne les scènes de torture, les émasculations ou les actes barbares commis de part et d’autre. Dans Le Premier Homme, Camus, lui le Franco-Algérien, nous décrit cette violence et cette inhumanité au début de son roman : le père du héros se retrouve face à une scène atroce, à savoir la vision du corps d’un soldat français émasculé à qui l’on a mis les testicules dans la bouche. Au guide qui l’accompagne, il fait part de son dégoût face à cette scène immonde, ce à quoi le guide répond que la haine ne peut engendrer que la haine. « Un homme ça s’empêche » lui répond alors le père du héros. Force est de constater que lors de cette guerre, nombre de combattants ont perdu leur humanité. Ce ne sont plus des hommes qui se sont combattus sur le sol algérien mais des fantômes, les fantômes de deux idéologies. C’est ce qui explique que ces fantômes aient perdu tout caractère humain et aient eu recours à des atrocités sans nom : jeter les combattants algériens du haut d’un hélicoptère, après leur avoir coincé les pieds dans le ciment, et les regarder se noyer pour les soldats français (qui appelaient ces hommes-là les Crevettes Bigeard), trancher le nez des personnes neutres ou assassiner froidement des moines pour les rebelles du FLN.

Tous ces actes innommables que j’ai décrit ont évidemment abouti à une forme de détestation entre les deux peuples. Cette détestation a fait table rase d’une certaine complicité sinon d’un amour entre les deux pays. L’Algérie n’avait-elle pas un statut à part dans les colonies françaises ? N’était-elle pas considérée comme un morceau de France ? C’est pourquoi il faut aujourd’hui non pas faire table rase de ces événements atroces, mais procéder à un examen lucide de ce qu’il s’est passé durant cette période noire entre les deux pays. Cet examen lucide et pondéré ne peut être bénéfique que s’il est effectué sur les deux rives de la Méditerranée. Il s’agit de ne tomber ni dans un paternalisme pédant ni dans une pénitence mortifère et génératrice de violence, mais simplement de reconnaître les torts des deux pays pour reconstruire une réelle relation d’amour, une relation eurafricaine.

En outre, loin de régler de simples situations internationales, arriver à une réconciliation des deux pays aiderait grandement à résoudre une partie de la problématique des banlieues, à savoir le problème de l’identité trouble de beaucoup de jeunes y résidant. La guerre d’Algérie est souvent le prétexte à la détestation de la France dans les quartiers dits sensibles. Le raisonnement, simplifié, est à peu près celui-ci : vous avez colonisé mes parents et mes grands-parents, vous les avez fait horriblement souffrir durant la guerre d’Algérie alors comment voulez-vous que j’adhère à vos valeurs et a un pays qui ne veut pas reconnaître ses torts ? Évidemment, ce travail de réconciliation ne peut faire l’économie d’une pédagogie pour montrer que non, il n’y a pas les méchants d’un côté et les gentils de l’autre. Le manichéisme est de toute manière toujours une mauvaise voie et une mauvaise idéologie.

À l’heure où la France est en pleine crise identitaire, il me semble particulièrement important de procéder à cette réconciliation afin de montrer que la France et l’Algérie peuvent avoir la grandeur de reconnaître leurs torts et de les dépasser pour construire une nouvelle union, une Union eurafricaine. « Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir, mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin » disait Jaurès. Alors Algériens, Français, Eurafricains : ayons le courage de nous tendre la main et de construire ensemble l’Eurafrique ; c’est l’humanité qui en sortira assurément grandie.