bac eurafricain

PASSE TON BAC D’ABORD

Ma petite sœur m’a appelé ce matin, depuis Nice, paniquée. Elle passe le bac eurafricain, dans un mois et elle m’a demandé si j’avais les journaux intimes de Carmen, notre grand-mère. Je ne sais pas ce qu’elle pense y trouver, sans doute des détails pour son cours sur la naissance d’Eurafrique, des récits de manifestations, savoir comment elle avait composé l’hymne bicontinental, découvrir, au fil des belles lettres rondes couchées sur les pages gonflées d’humidité, l’Histoire, teinter son histoire à elle.

J’ai du mal à imaginer que cette petite vieille à la bouche molle ait pu être un jour la jeune fille des photos, révolutionnaire aux gros seins, en robes aux couleurs eurafricaines, du vert, du bleu, du rouge… tête de file d’une jeunesse européenne qui prenait enfin conscience que son avenir se situait dans la coopération avec l’Afrique. Une gamine de mon âge qui avait suivi Louis, un gosse lui aussi, avait cru en lui quand lui-même avait du mal à mettre ses visions en perspective. Ils avaient eu foi en leurs idées, alors que personne ne les prenait au sérieux, même pas eux, parfois.

Leur rébellion ne s’était pas consumée en verres de whisky, en joints et en coke. C’était contre la mondialisation effrénée, contre les inégalités, contre le racisme ambiant, contre une notion de progrès qu’ils rejetaient. Ils n’étaient pas satisfaits de l’état de l’Europe, trop faible et décharnée ; ils étaient dévastés par la situation de l’Afrique, entre radicalisme islamiste, misère, coefficient de Gini à en faire chialer les dictateurs, instabilité, faim et soif… tous les clichés, qui moi, ne m’évoquent rien, première génération ayant grandit dans un monde de paix, de coopération, un monde métissé.

Ses carnets. Je ne sais pas où ils sont. Peut-être chez notre oncle à Sfax ? Pourquoi ma sœur s’y prend-t-elle toujours à la dernière minute ? J’espère qu’elle l’aura son bac, et avec mention. Elle a postulé dans une école spécialisée dans l’art numérique, à Riga, et pour qu’elle soit prise, il lui fait au moins soixante sur cent. En général, le bac eurafricain est plus valorisé que les diplômes de fin d’études particuliers à chaque pays, mais on peut passer les deux à la fois.

Moi, j’ai passé un bac français et un bac eurafricain, mais c’était surtout pour avoir des cours de littérature française. Dans mes cours de littérature eurafricaine, nous comparions des textes sénégalais, français, maliens et italiens écrits à la même époque. Grâce au bac français, j’ai quand même pu avoir un panorama plus large de l’histoire de la littérature française, ne pas me contenter d’un extrait de Voltaire ou Pascal, survolé en vitesse. Le ministère de l’Éducation eurafricaine a encore des progrès à faire pour mettre au point ses programmes… soit ils rajoutent des années, soit ils enseignent la philosophie dès le CP, histoire qu’on sorte de là avec une tête bien pleine.

Abdel claque la porte, il fait la tête et s’affale sur le canapé.

Ça va frère ?

Ferrante m’a collé un quarante sept sur cent, je suis dégoûté !

La fac est gratuite, mais ceux qui échouent doivent payer pour redoubler. C’est comme une amende d’échec universitaire. Les parents d’Abdel n’ont pas les moyens et avec tout le travail qu’on a, s’il se prend un job à côté, il va devenir fou. Déjà qu’il est le directeur du journal de la fac, bénévolement…

Sinon, rien à voir, mais tu sais où sont les journaux intimes de Carmen ?

Tu peux pas avoir un peu de compassion là ?

C’est ma sœur, pour le bac… elle en a besoin…

Il fait sa tête fâchée, fronce les sourcils et croise les bras.

De toute façon, y’a rien dans ses carnets, trois phrases sur Eurafrique et le reste concerne ses problèmes sentimentaux et ses histoires de cul multiculturelles…

Tu les as lu ?

Le truc intéressant, c’est quand avec Louis, ils se sont rendu compte que deux blancs ne changeraient pas le monde, qu’ils ont fait le tour de l’Afrique en car rapide et en train, pour chercher du soutien, là-bas, pour parler aux gens de leur problème, apprendre d’eux… Demain, je vais demander à Ferrante si je peux avoir un devoir supplémentaire… s’il veut, je peux même exécuter des tâches ménagères en plus…

La fac étant gratuite, c’est aux élèves de prendre soin de l’université, de vider les poubelles, balayer les classes, la cafétéria, les chiottes, s’occuper du potager, avec un roulement des tâches par niveau d’étude. Hier, j’ai dû enfiler un bleu de travail pour réparer une fuite au huitième étage, dans les toilettes des filles. Une vraie galère… Mais bon, c’est gratifiant. La fac est à nous, c’est comme une seconde maison et je suis heureuse de colmater les brèches des murs pendant mon temps libre.

Abdel, où sont les carnets ?

J’en sais rien, tu peux te concentrer un peu sur mon problème s’il te plaît ?

Donc ils sont ici ?

Notre appartement doit faire vingt mètres carrés… je les aurais vu s’ils étaient là. Bon pas grave, je chercherai plus tard et je les scannerai pour ma sœur. Elle n’a qu’à relire ses cours en attendant.

Pour fêter la fin du bac eurafricain, les jeunes diplômés font la fête pendant une nuit entière, un gros bordel sur deux continents. Ça, ils sont unis, y’a pas à dire, pour s’enivrer à l’unisson et envahir les rues de Kinshasa, de Paris, de Madrid et de Tombouctou. En général, ils dansent, tous ensemble, se filment, et le lendemain, leurs vidéos envahissent le net. Elle est belle notre jeunesse, bigarrée… On a des gueules multiculturelles. Je suis contente d’en faire partie. Avec nostalgie, je nous revois, Abdel et moi, sautiller sur la chaussée, au rythme des djembés, prêts à bouffer la lune et le soleil ; pourvu que ça dure.