concert eurafricain

Concert italo-éthiopien

Je suis à Addis-Abeba, Abdel m’a accompagné, il n’aurait pas raté ce concert. Avec ça, il s’assure un bon exemple pour son mémoire. Le concert est à côté de Gabon Street, ça tombe bien, j’ai un ami qui vit pas loin, il vient d’emménager dans une tour végétale de plantes succulentes, au dernier étage. On dirait un cactus géant. Nous nous étions rencontrés à une conférence sur la décroissance en tant que forme de rébellion d’une jeunesse eurafricaine nouvelle. Au début, je pensais que c’était des conneries, mais ce n’était pas si mal… le maître de conférence était canon, un peu la même tête que Noam Chomsky à quarante ans. Bien mon type de mec.

Bref, Abdel achète une barquette de mesir wat dans un boui-boui crasseux, je le regarde avec une tête dégoûtée, le ragoût de lentilles ce n’est pas trop mon dada, et me contente d’un jus de bissap. Il y a beaucoup de jeunes. Abdel joue des coudes pour gratter quelques places, on en a pour plus de deux heures de queue, au milieu de ces gens bigarrés. Un patchwork de couleurs, de populations… pourtant, impossible de savoir d’où viennent ces gens, où ils sont nés, comment ils se sont retrouvés là, ce soir.

Et il est rediffusé en Italie le concert ?

En gros, t’as des artistes qui jouent ici, devant nous, et sur un écran géant, t’es connecté avec des artistes à Trieste, Naples et Rome, et tu peux même voir le public, là-bas…

Attends, je te suis plus Abdel…

C’est la chaleur qui t’as liquéfié les neurones ?

Il n’a pas tort. Les tempes trempées, je ne prends même plus la peine d’essuyer la sueur qui me dégouline le long des oreilles. Il prend quand même le temps de m’expliquer. Je dois lui faire pitié, avec mon air de zombie passé au micro-onde.

Là, ce soir, on va voir un groupe jouer, et derrière eux, sur trois écrans géants, on sera connectés avec d’autres groupes, qui font des concerts à Trieste, Naples et Rome… Du coup, ils jouent ensemble, sans être physiquement au même endroit… T’as pris des billets pour un concert sans te renseigner ?

L’argent est reversé pour financer des machines à dessaler l’eau de mer… C’est pour ça que je suis venue à la base…

Mouais, ça sert à rien ces trucs, je suis désolé…

Quand il prend son air suffisant, j’ai envie de le frapper, de lui casser ses petites lunettes rondes. Je me demande ce que ma grand-mère, Carmen, aurait pensé de nous, si elle nous avait vu. On ne fume plus de tabac, on ne se drogue plus, on écoute de la musique qui sort d’instruments acoustiques et numériques, on arrange nous mêmes nos vêtements, qu’on chine dans des bazars… Si loin de sa jeunesse désabusée, dans les années 2010, où ça rêvait de changer le monde en fumant des joints, où ça parlait d’anticonsumérisme autour d’un Starbucks. C’est fou comme le monde a changé en si peu de temps…

Abdel trépigne. Un concert en plein air, connecté à l’Italie… ça fait rêver. Si mon ami ne répond pas, on pourra très bien aller se baigner dans la rivière Bulbula, qui traverse la ville, pour se rafraîchir. J’avais repéré un petit coin, la dernière fois que je suis venue à Addis-Abeba, avec des hamacs, sous les arbres. Depuis qu’ils ont reboisé le pays, avec plus de dix-sept millions d’arbres replantés, c’est un paradis. Les animaux sont revenus, l’écho-système a retrouvé sa densité et sa diversité, et nous, on peut se mettre à l’ombre et construire des cabanes pour dormir au bord de l’eau, avec des branches, des feuilles et des vieilles souches, bercés par le chant des oiseaux et le vrombissement des insectes. Un rêve.

Les grilles du parc s’ouvrent. En rang, comme de bons petits soldats, notre armée dansante s’engouffre, au compte-gouttes, le temps de contrôler les billets de chacun. J’aperçois la scène, les musiciens et derrière eux, les trois écrans géants. Abdel attrape ma main, je sens une pression. Quand il considère qu’il vit un instant important, il aime bien théâtraliser. Ce geste, c’est une manière de me dire « ce qu’il nous arrive est précieux ». C’est vrai, c’est la première fois qu’ils font ça… Un concert eurafricain, bicontinental. Ça commence. Chez nous, jazz éthiopien, un genre de Mulatu Astatke arrangé, avec plus de percussions et un saxophone bien clair. À Trieste, un rappeur congolais et trois nanas qui twerkent en boubou doré. À Rome, un orchestre symphonique. À Naples, une fille, seule, qui chante de la soul. C’est ça notre génération. Du post-postmodernisme ; ça se marie bien, ces mélodies, ces voix. Je serre à mon tour la main d’Abdel. Oui, il a raison, ce qu’on vit est précieux. Je le vois agiter son bassin, je tape du pieds et ferme les yeux. C’est si bon de sentir qu’on est un peuple, un peuple qui vibre sur la même musique, accorde ses dissemblances… C’est ça Eurafrique ; je sens danser le bicontinent avec moi.