Congo-Brazzaville

Brazzaville Hardcore

Depuis le début des années 90 émerge au Congo une pléiade d’artistes engagés trouvant dans le rap un nouveau moyen d’expression pour dénoncer les maux politiques et sociaux qui minent Brazzaville. Rapide historique : l’album « Prison » en 1991 est un véritable choc ; quelques années plus tard, en 1996, c’est « Rendez-vous avec l’histoire » qui va cartonner. Cet album, qui se vend à des milliers d’exemplaires, critique la vie politique congolaise et dresse, au travers de titres engagés et décomplexés, le bilan d’une société menacée par les conflits et la guerre civile. Ce rap engagé est le fruit des revendications d’une jeunesse africaine en quête de changement. Souffrant d’un manque de soutien à l’époque, le Centre culturel Français de Brazzaville (aujourd’hui Institut français du Congo), institution de coopération culturelle bilatérale, va être une véritable vitrine de découverte des rappeurs locaux et autres groupes.

En 2015, les jeunes protestent désormais contre la présence de Denis Sassou-Nguesso à la tête de leur pays en rappant dans des clips qu’ils publient sur Internet. 2Mondes, groupe de rappeurs congolais, est à l’origine du mouvement Ras-le-bol, créé pour lutter contre Sassou-Nguesso, aussi surnommé « le cobra », arrivé au pouvoir en 1997 à l’issue d’une guerre civile sanglante et qui depuis, ne veut pas lâcher les rênes du pays. Pour Amnesty International, le bilan est catastrophique : « La liberté d’expression, y compris la liberté de la presse, a fait l’objet de restrictions sévères, notamment au sujet des projets de modification de la Constitution visant à permettre au président Nguesso de briguer un troisième mandat. Des journalistes ont été victimes de manœuvres de harcèlement et d’intimidation de la part de la police et des autorités locales. Craignant pour leur sécurité, les défenseurs des droits humains hésitent à dénoncer les atteintes aux droits humains impliquant des fonctionnaires haut placés », peut-on lire dans un rapport.

Eurafrique encourage les mouvements de protestations et le vecteur culturel comme outil de lutte. Face à une situation qui est monnaie courante en Afrique, à l’heure où la peur de la répression du régime dissuade une large partie de la population d’afficher son mécontentement en République du Congo, saluons le courage de ces jeunes qui s’insurgent et se servent du rap pour distiller leur espoir.

« Brazzaville c’est hardcore

Ici la police te soulève violemment

Pas de changement

On ira tous à leur enterrement

Brazzaville c’est hardcore

Pas de ces jeunes dont on hypothèque les destins

J’ai pas besoin de saint

Mon avenir je le bâtis tout seul »

Conseils de lecture

Cinq auteurs incontournables de ces quinze dernières années, en Europe et en Afrique. Poésie, roman, nouvelles… La littérature florissant en Europe et en Afrique peut prendre des formes multiples. Cette liste (forcément) subjective, où se côtoient différents écrivains, européens et africains, est une proposition d’auteur(e)s et d’ouvrages à découvrir ou à redécouvrir sans tarder.

Chimamanda Ngozi Adichie (Nigeria) // The Thing Around Your Neck (2009) :

Avec The Thing Around Your Neck (Autour de ton cou en français), recueil de nouvelles traitant de ses expériences africaines et américaines, Chimamanda esquisse un tableau saisissant de réalisme des deux continents. Ses histoires disent la solitude des déracinés volontaires, des migrants noirs, des femmes que l’on blesse. Femme libre et libérée, l’auteure est devenue un modèle pour beaucoup de jeunes filles dans son pays, mais aussi partout sur le continent. Incarnation d’un talent voué à grandir encore, cette jeune auteure (elle n’a pas quarante ans), nigériane d’origine, a une immense carrière devant elle.

Sorj Chalandon (France) // Mon traître (2008) suivi de Retour à Killybegs (2011) :

Auteur français traumatisé par les conflits qu’il a suivis en tant que journaliste et grand reporter (Irlande du Nord, Liban), Sorj Chalandon est la plume qui suggère tout ce que les mots ne peuvent dire. Son écriture directe, épurée, brute, magnifique, laisse le lecteur sans voix. Les récits de guerre sont menés avec brutalité mais jamais sans poésie. Un bijou. « Mon traître » est un roman écrit à la première personne, inspiré de son histoire personnelle. Il raconte la rencontre d’un luthier parisien avec Denis Donaldson, un indépendantiste irlandais, qui deviendra son ami, son père, et son traître. Trois ans plus tard, l’histoire romancée est racontée sous l’angle du traître dans Retour à Killybegs.

Yasmina Khadra (Algérie) // Ce que le jour doit à la nuit (2008) :

Yasmina Khadra est le pseudonyme que Mohammed Moulessehoul, militaire algérien, utilisait à l’origine pour échapper à la censure. L’auteur a choisi les deux prénoms de sa femme, ce qui, dans le monde conservateur arabo-musulman, est une révolution. Dans « Ce que le jour doit à la nuit », Yasmina Khadra conte l’histoire de Younes, un Algérien de dix ans, qui quitte avec toute sa famille son village natal pour la grande ville d’Alger. Il est confié au frère de son père, qui est marié à une française. Younes devient Jonas et intègre une communauté de roumis, c’est-à-dire des Français vivant en Algérie, les futurs « Pieds-Noirs ». Au fil des années, il va découvrir son pays, mais aussi l’amitié, l’amour, la misère des siens, la guerre, l’injustice, la nuit, et… le jour.

Scholastique Mukasonga (Rwanda) // Notre-Dame du Nil (2012) :

Scholastique Mukasonga, rwandaise marquée à jamais par l’atrocité du génocide de 1994, a choisi l’écriture pour transmettre la mémoire. Son écriture émane du « désir manifeste de donner aux disparus une digne sépulture de mots à la fois pour apaiser les vivants et sanctifier les morts » dira à son propos le congolais Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique congolais (Congo-Brazzaville) dans la préface du premier ouvrage de l’auteure. Dans Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga nous plonge dans un lycée de jeunes filles appelé Notre-Dame du Nil, situé au Rwanda, près de l’une des sources du grand fleuve africain. Destinées à former « l’élite féminine » du pays, c’est-à-dire à apprendre à être de bonnes femmes de diplomates, les lycéennes sont coupées du monde extérieur. Mais celui-ci s’engouffre sans frapper dans ce huis clos pendant la saison des pluies. C’est l’histoire du prélude du génocide des Tutsis, sur fond d’amitiés, de haines, de luttes politiques et d’incitations aux meurtres raciaux. Le lycée devient un microcosme du Rwanda des années 70, saisissant de brutalité et de réalité.

Philippe Claudel (France) // Les Âmes grises (2003) :

Romancier et cinéaste, Philippe Claudel a marqué le paysage artistique français de ces 20 dernières années. Avec « Les Âmes grises », c’est tout son talent qui s’exprime pour nous conter une histoire de meurtre, de solitude, d’amour sans merci et de guerre féroce. L’histoire nous plonge au cœur d’un village à quelques kilomètres du front, où l’atrocité des combats prend le visage des mutilés qui reviennent se faire soigner à l’hôpital communal. Un matin, une fillette appelée Belle de jour est retrouvée assassinée. Le narrateur relate les réactions des uns et des autres : inspecteur, procureur, juge, notables et petites gens… Caractères et sentiments se dévoilent, affinités, soupçons et lâchetés… Les personnages ne sont pas des héros mais des « Âmes grises », partagées entre le bien et le mal.

Notre vingt-et-unième siècle littéraire africain et européen est rempli de promesses. Il y a fort à parier que nous aurons toujours besoin d’auteurs pour décrire, dénoncer, peindre le monde et penser les hommes.