culture

Brazzaville Hardcore

Depuis le début des années 90 émerge au Congo une pléiade d’artistes engagés trouvant dans le rap un nouveau moyen d’expression pour dénoncer les maux politiques et sociaux qui minent Brazzaville. Rapide historique : l’album « Prison » en 1991 est un véritable choc ; quelques années plus tard, en 1996, c’est « Rendez-vous avec l’histoire » qui va cartonner. Cet album, qui se vend à des milliers d’exemplaires, critique la vie politique congolaise et dresse, au travers de titres engagés et décomplexés, le bilan d’une société menacée par les conflits et la guerre civile. Ce rap engagé est le fruit des revendications d’une jeunesse africaine en quête de changement. Souffrant d’un manque de soutien à l’époque, le Centre culturel Français de Brazzaville (aujourd’hui Institut français du Congo), institution de coopération culturelle bilatérale, va être une véritable vitrine de découverte des rappeurs locaux et autres groupes.

En 2015, les jeunes protestent désormais contre la présence de Denis Sassou-Nguesso à la tête de leur pays en rappant dans des clips qu’ils publient sur Internet. 2Mondes, groupe de rappeurs congolais, est à l’origine du mouvement Ras-le-bol, créé pour lutter contre Sassou-Nguesso, aussi surnommé « le cobra », arrivé au pouvoir en 1997 à l’issue d’une guerre civile sanglante et qui depuis, ne veut pas lâcher les rênes du pays. Pour Amnesty International, le bilan est catastrophique : « La liberté d’expression, y compris la liberté de la presse, a fait l’objet de restrictions sévères, notamment au sujet des projets de modification de la Constitution visant à permettre au président Nguesso de briguer un troisième mandat. Des journalistes ont été victimes de manœuvres de harcèlement et d’intimidation de la part de la police et des autorités locales. Craignant pour leur sécurité, les défenseurs des droits humains hésitent à dénoncer les atteintes aux droits humains impliquant des fonctionnaires haut placés », peut-on lire dans un rapport.

Eurafrique encourage les mouvements de protestations et le vecteur culturel comme outil de lutte. Face à une situation qui est monnaie courante en Afrique, à l’heure où la peur de la répression du régime dissuade une large partie de la population d’afficher son mécontentement en République du Congo, saluons le courage de ces jeunes qui s’insurgent et se servent du rap pour distiller leur espoir.

« Brazzaville c’est hardcore

Ici la police te soulève violemment

Pas de changement

On ira tous à leur enterrement

Brazzaville c’est hardcore

Pas de ces jeunes dont on hypothèque les destins

J’ai pas besoin de saint

Mon avenir je le bâtis tout seul »

Flore eurafricaine en danger

Le palmier, symbole des déserts chauds, des côtes et paysages tropicaux. Une des plantes les plus anciennes de notre Histoire : 80 millions d’années. Présent en Afrique, de nombreux fossiles de palmiers furent découverts en Europe, témoignant d’une époque où le climat de notre continent du Nord était tropical. Toutes les civilisations de la Méditerranée les ont vénérés ; symbolisant l’arbre de vie, la fécondité et le succès, le palmier orne de nombreuses armoiries eurafricaines : la Côte d’Ivoire, Mackenheim en Alsace (France), Saint-Juste-Luzac en Charente-Maritime (France)… Les palmiers sont des plantes parmi les plus utiles dans l’économie agricole des pays des zones tropicales où ils ne sont dépassés en importance que par les graminées. Toutes les parties de la plante sont employées de manière très variée. Les fruits, noix de coco ou dattes, font partie depuis des millénaires des aliments de base des populations vivant sous les tropiques. Avec le « bois » des stipes, on fabrique des planchers et des murs, avec les feuilles, on réalise la couverture des maisons.

Elche, ville d’Espagne située dans la province d’Alicante, possède deux patrimoines de l’Humanité reconnus par l’UNESCO : le Misteri d’Elx (représentation théâtrale que l’on donne chaque année depuis le Moyen Âge) et la Palmeraie d’Elche,  plus grande palmeraie d’Europe située le long de la commune. Cette grande étendue de palmiers en plein centre-ville, composée de plus de deux cent mille palmiers, est un symbole historique eurafricain fort : l’on pense que ce sont les Carthaginois qui trouvèrent dans ces terres du Levant espagnol un lieu propice à cette culture. Les Romains, qui vinrent par la suite, surent conserver la palmeraie et en prendre soin. Les Arabes, quand ils occupèrent la péninsule Ibérique, poursuivirent la même tâche de protection et agrandirent la plantation de dattiers. C’est sous Abd al-Rahman, fondateur omeyyade de l’émirat de Cordoue (756), qu’un système d’irrigation fut installé. Plus tard, au Moyen Âge, on édicta une série de lois pour protéger la plantation et depuis lors, vigilance et protection n’ont cessé. Déclarée patrimoine de l’Humanité par l’UNESCO en 2000, la palmeraie fait la fierté de cette ville de près de 230 000 habitants.

Depuis 2005, ce symbole eurafricain est en danger : infestés par des larves d’un charançon, les palmiers d’Elche sont gravement menacés. Attaquée par un insecte, le charançon rouge des palmiers, Rhynchophorus ferrugineus, la plante s’assèche, puis s’effondre. En Espagne, des milliers de palmiers sont morts et continuent de mourir, de même qu’en Italie. Arrivé il y a dix ans en France, le charançon rouge est désormais présent sur tout le pourtour méditerranéen et en Bretagne. Rien ne semble pouvoir arrêter sa progression. L’Europe a décrété, en mai 2007, l’obligation de lutter contre cet insecte.

Il est indispensable de protéger les palmiers d’Europe du Sud et d’Afrique du Nord, véritables témoins des liens eurafricains historiques. La flore de notre bicontinent doit être préservée ; fruit de notre Histoire, elle est un symbole puissant d’Eurafrique. Protégeons une partie de notre identité et de notre patrimoine, adoptons le plus rapidement possible au niveau eurafricain les mesures nécessaires à la protection et à la sauvegarde des palmiers d’Eurafrique. Pourquoi ne pas mettre en place, dans le cadre d’un service écologique eurafricain, la possibilité pour les jeunes de s’occuper de certaines zones naturelles en danger ? La mer, la forêt, le désert, la montagne… Nous devons aujourd’hui, nous, Eurafricains, nous engager pour défendre notre patrimoine naturelle eurafricain, véritable témoin de l’Histoire de notre bicontinent.

Je ne voterai pas

Les jeunes Africains s’intéressent-ils à la politique ? C’est ce qu’a voulu savoir l’institut de sondage Afrobaromètre, publiant mercredi dernier à l’occasion de la Journée internationale de la jeunesse, une étude consacrée aux jeunes et à la politique, à leurs engagement ou encore à leur vision de ce que devra être la politique dans le futur.

Sondant de nombreux Africains âgés de 18 à 29 ans à travers 33 pays différents, l’étude nous révèle que 56 % seulement des jeunes s’intéressent à la vie politique de leur pays. Un faible résultat si l’on considère que le continent, se trouvant actuellement au cœur d’une généreuse prophétie économique, doit être gouverné par cette jeunesse qui incarnera demain la force vive d’un monde en pleine mutation. Par ailleurs, 54 % seulement des jeunes interrogés affirment avoir voté récemment lors d’une élection. Comment fonder l’Afrique puis l’Eurafrique de demain ? Alors que les pays les plus politisés sont l’Égypte et la Tunisie (cela fait bien sûr écho aux derniers événements politiques), il est indispensable de diffuser à travers toute l’Afrique une réelle promotion de la chose publique. Difficile dans certains endroits et notamment en Afrique de l’Ouest, ou 71 % des personnes interrogées affirment n’avoir jamais contacté de représentants locaux de gouvernement pour soumettre leurs préoccupations. Cet aspect inquiète les auteurs de ce sondage pour qui « la voix des jeunes et leur engagement sont des aspects fondamentaux du processus démocratique ».

Ce désintéressement des jeunes pour la politique est le résultat de deux dynamiques qui se corroborent : une économie de plus en plus forte (impliquant une politique de plus en plus soumise) et un modèle démocratique défaillant. L’Afrique de l’Ouest par exemple, encore très tribale, doit s’affranchir de la centralisation imposée par les anciens pays colonisateurs au profit d’un modèle régional plus respectueux des histoires et traditions locales (voir à ce sujet l’article Uber eurafricain).

Je propose le projet Eurafrique qui permettra aux jeunes de s’engager dans un projet d’espoir et de changement ; le seul projet culturellement et économiquement viable du vingt-et-unième siècle. Eurafrique, au-delà des chiffres et autres prévisions économiques, devra être la puissance publique capable de porter plus d’un milliard et demi d’Eurafricains vers leur destin. Celui de vivre ensemble.

Année étrangère

De l’Europe à l’Afrique. De la France à l’Afrique du Sud. De Paris à Cape Town. De Sciences Po à l’université de Western Cape. Du français à l’afrikaans, l’anglais, le ndebele, le sotho du Sud, le swazi, le tswana, le tsonga, le venda, le xhosa et le zoulou. De la Marseillaise à l’hymne Nkosi Sikelel’ iAfrika, The Call of South Africa. Du métro au minibus. De la conduite à droite à la conduite à gauche. Du pâté-croûte au biltong. Du XV de France aux Springboks.

Il n’y a qu’un pas. « L’année étrangère » est presque devenue un passage obligé au cours des études, un pas de plus vers la maturité. Nous étions des étudiants en échange. Certains n’avaient jamais vu l’Afrique du Sud. Certains avaient habité en Afrique, mais dans d’autres pays. Nous étions intéressés par l’Afrique. Pas seulement l’Afrique des safaris. Nous voulions étudier en anglais dans un environnement qui nous dépayserait, nous pousserait à revoir nos habitudes, à penser autrement, à apprendre à vivre ailleurs.

L’Afrique du Sud était le lieu parfait pour cela. Nous avons découvert la vitesse des minibus, la patience des files d’attente pour s’inscrire aux cours à l’université. Nous avons mangé des braais, du biltong, du rusk et d’autres aliments dont les noms nous échappent. Nous avons écouté Johnny Clegg, l’hymne national sud-africain, les radios locales. Nous avons grimpé en haut de Lion’s Head et de Table Mountain. Nous avons volé jusqu’à Johannesburg, Pretoria, Durban, Port Elizabeth. Nous avons conduit à travers les provinces, du Limpopo au Gauteng, parfois jusqu’en Namibie ou au Lesotho. Nous avons entendu parler plusieurs langues. Nous avons été frappés par la beauté des paysages, par les contrastes de la ville, par ses couleurs. Nous avons essayé de capturer les instants dans des photos dont la lumière ne sera jamais aussi vive que celle que nous avions sous les yeux.

Nous avons étudié l’Histoire, nous avons ressenti son poids au quotidien. Nous avons rédigé des essays en anglais dans le style anglo-saxon. Nous nous sommes adaptés, ou du moins nous avons essayé de le faire. Nous avons découvert un peu la littérature sud-africaine. Parmi de nombreuses œuvres, Cry, the Beloved Country (Alan Platon, 1948) a retenu notre attention. Nous avons (quand même) rencontré quelques animaux sur la route des parcs nationaux. Éléphants, zèbres, singes, girafes, phacochères. Nous avons regardé la mer. Nous avons parcouru des kilomètres d’ailleurs. Des routes bordées de traces de peines, de joies, de rires et de doutes.

Nous avons rencontré des Sud-africains, des Blacks, des Coloured, des Whites. Nous avons lié des connaissances, des amitiés, des amours. Nous avons partagé leurs vies, leurs maisons et leurs discussions. Nous ne nous perdions pas à l’université lorsque l’un d’eux était là pour nous indiquer le chemin. Ils nous ont aidé, ils nous ont appris. Nous avons entendu les conflits. Le bruit encore assourdissant du racisme. Les années qui n’ont pas effacé les souvenirs brûlants de l’apartheid. Nous avons aimé l’Afrique du Sud malgré tout ce qu’elle nous a fait laisser derrière nous le temps d’une année : une famille, une adresse, un confort, des habitudes. Peut-être l’avons nous aussi parfois aimée pour ça, pour ce qu’elle nous a forcé à repenser. La vie, le bonheur, les autres.

Après une année comme celle-ci, nous serons heureux de revoir nos proches, mais tristes de quitter ce pays arc-en-ciel, indécis entre la pluie et le beau temps. Nous serons plus ouverts, plus matures, plus tolérant sans doute. À notre retour, rien n’aura vraiment changé et pourtant tout sera différent. Notre « année étrangère » aura été l’expérience de notre vie, celle qui donne envie de parcourir le monde de long en large, celle qui pousse à se chercher soi-même, à se perdre et parfois à se découvrir.

Kiripi Katembo

Kiripi Katembo Siku, photographe congolais (République démocratique du Congo) célèbre pour ses photos montrant des scènes de vie urbaines reflétées dans des flaques d’eau, est décédé mercredi à l’âge de 36 ans, emporté en quelques jours par une malaria cérébrale, à Kinshasa. Ayant exposé ses œuvres à la Biennale de Venise, à la Berlinale, aux Rencontres africaines de la photographie de Bamako, aux Rencontres internationales de la photographie d’Arles ou au Festival d’Avignon, dont il avait réalisé l’affiche pour la soixante-septième édition, la disparition du photographe-poète provoqua un véritable séisme au sein de la communauté des artistes de Kinshasa.

Celui qui a joué un grand rôle dans l’organisation de la première biennale culturelle de Kinshasa, Yango, où ont été exposées ses fameuses photos dressant un portrait de Kinshasa, utilisant les flaques d’eau qui parsèment les chaussées défoncées de la ville comme des miroirs, est aujourd’hui exposé à La Fondation Cartier pour l’art contemporain (à lire à ce sujet notre article CONGO KITOKO). Nous permettant de découvrir une nouvelle République démocratique du Congo, théâtre d’une grande vitalité culturelle, l’artiste faisait partie de la génération montante des photographes issus du continent. Né à Goma (chef-lieu de la province du Nord-Kivu) en 1979, d’abord attiré par la peinture, il se tourne vers la photographie et la vidéo à 27 ans. C’est sa série « Un regard », réalisée en 2009, qui va le faire connaître. Le thème de la mutation urbaine lui était cher. Kinshasa mais aussi Brazzaville ou la ville d’Ostende en Belgique n’échappaient pas à son objectif.

Saluons la mémoire de cet artiste eurafricain engagé qui permit à beaucoup de découvrir la dynamique artistique congolaise et les mutations politiques d’un pays qu’il se plaisait à « raconter en image ».

Axe eurafricain

Au Cameroun, chacun suspecte désormais son voisin : « Ce sont des gens comme vous et moi, ça peut être un chauffeur de taxi ou un passant, et il est quasiment impossible de les repérer » soulignait récemment un officier camerounais. Boko Haram, mouvement insurrectionnel et terroriste d’idéologie salafiste djihadiste, originaire du nord-est du Nigeria, prenant également le nom d’État islamique en Afrique de l’Ouest, est aujourd’hui aux portes des grandes villes camerounaises. En juillet, une vague d’attentats-suicides fait plus de 40 morts au nord du pays. Initialement postés à la frontière nigériane, les terroristes n’hésitent plus à se fondre parmi les civils pour mener des attentats brutaux. Les gares routières à destination des grandes villes comme Yaoundé et Douala sont particulièrement surveillées et les voyageurs systématiquement fouillés au moment d’entrer dans les bus.

Les habitants de l’Extrême-Nord vivent dans la psychose ; plusieurs attaques ont eu lieu entre lundi et mardi : deux dans la localité de Tchakamari, et une autre dans le village de Kangaléré. Au total, les assaillants ont tué 8 personnes. Un bilan qui a été confirmé mercredi 5 août dans la soirée, de source officielle camerounaise. Beaucoup de familles s’interrogent quant à leur sécurité et certaines n’inscriront pas leurs enfants à l’école en septembre, de peur que, Boko Haram luttant contre les écoles occidentales, les terroristes commettent des attentats ou des enlèvements. Les dénonciations, encouragées par les autorités, se multiplient. Selon plusieurs sources, des sympathisants et membres de Boko Haram ont infiltré la ville depuis des mois et fournissent des renseignements à leurs chefs.

Les terroristes islamistes font aujourd’hui la guerre à ceux qu’ils jugent « infidèles ». Progressant en Afrique de l’Ouest, en Afrique du Nord et au Moyen-Orient, l’axe eurafricain doit devenir un espace de collaboration militaire luttant contre les takfiristes (extrémistes islamistes adeptes d’une idéologie violente). Depuis la France, en passant par l’Algérie puis vers le Cameroun, une armée eurafricaine (dont nous parlions plus tôt dans un article consacré aux migrants bravant la Méditerranée pour fuir les conflits locaux) doit être mise en place afin de garantir la sécurité aux Eurafricains. La seule lutte contre le terrorisme islamiste ne résoudra pas à long terme la crise existant dans les sociétés arabo-musulmanes aujourd’hui confrontées à ces vagues de terreur, ou le manque de repères dont souffrent aujourd’hui beaucoup d’Européens musulmans. Un projet fédérateur doit nous unir. Je propose Eurafrique qui, à moyen et long terme nous permettra de dépasser les bravades nationalistes au profit d’un projet d’union bicontinentale. Promouvons le sentiment d’union des origines, ce sentiment eurafricain. Ensemble, Africains et Européens, emportons le monde vers un projet de réconciliation et de partage culturel. Nous sommes frères, alors avançons.

Conseils de lecture

Cinq auteurs incontournables de ces quinze dernières années, en Europe et en Afrique. Poésie, roman, nouvelles… La littérature florissant en Europe et en Afrique peut prendre des formes multiples. Cette liste (forcément) subjective, où se côtoient différents écrivains, européens et africains, est une proposition d’auteur(e)s et d’ouvrages à découvrir ou à redécouvrir sans tarder.

Chimamanda Ngozi Adichie (Nigeria) // The Thing Around Your Neck (2009) :

Avec The Thing Around Your Neck (Autour de ton cou en français), recueil de nouvelles traitant de ses expériences africaines et américaines, Chimamanda esquisse un tableau saisissant de réalisme des deux continents. Ses histoires disent la solitude des déracinés volontaires, des migrants noirs, des femmes que l’on blesse. Femme libre et libérée, l’auteure est devenue un modèle pour beaucoup de jeunes filles dans son pays, mais aussi partout sur le continent. Incarnation d’un talent voué à grandir encore, cette jeune auteure (elle n’a pas quarante ans), nigériane d’origine, a une immense carrière devant elle.

Sorj Chalandon (France) // Mon traître (2008) suivi de Retour à Killybegs (2011) :

Auteur français traumatisé par les conflits qu’il a suivis en tant que journaliste et grand reporter (Irlande du Nord, Liban), Sorj Chalandon est la plume qui suggère tout ce que les mots ne peuvent dire. Son écriture directe, épurée, brute, magnifique, laisse le lecteur sans voix. Les récits de guerre sont menés avec brutalité mais jamais sans poésie. Un bijou. « Mon traître » est un roman écrit à la première personne, inspiré de son histoire personnelle. Il raconte la rencontre d’un luthier parisien avec Denis Donaldson, un indépendantiste irlandais, qui deviendra son ami, son père, et son traître. Trois ans plus tard, l’histoire romancée est racontée sous l’angle du traître dans Retour à Killybegs.

Yasmina Khadra (Algérie) // Ce que le jour doit à la nuit (2008) :

Yasmina Khadra est le pseudonyme que Mohammed Moulessehoul, militaire algérien, utilisait à l’origine pour échapper à la censure. L’auteur a choisi les deux prénoms de sa femme, ce qui, dans le monde conservateur arabo-musulman, est une révolution. Dans « Ce que le jour doit à la nuit », Yasmina Khadra conte l’histoire de Younes, un Algérien de dix ans, qui quitte avec toute sa famille son village natal pour la grande ville d’Alger. Il est confié au frère de son père, qui est marié à une française. Younes devient Jonas et intègre une communauté de roumis, c’est-à-dire des Français vivant en Algérie, les futurs « Pieds-Noirs ». Au fil des années, il va découvrir son pays, mais aussi l’amitié, l’amour, la misère des siens, la guerre, l’injustice, la nuit, et… le jour.

Scholastique Mukasonga (Rwanda) // Notre-Dame du Nil (2012) :

Scholastique Mukasonga, rwandaise marquée à jamais par l’atrocité du génocide de 1994, a choisi l’écriture pour transmettre la mémoire. Son écriture émane du « désir manifeste de donner aux disparus une digne sépulture de mots à la fois pour apaiser les vivants et sanctifier les morts » dira à son propos le congolais Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique congolais (Congo-Brazzaville) dans la préface du premier ouvrage de l’auteure. Dans Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga nous plonge dans un lycée de jeunes filles appelé Notre-Dame du Nil, situé au Rwanda, près de l’une des sources du grand fleuve africain. Destinées à former « l’élite féminine » du pays, c’est-à-dire à apprendre à être de bonnes femmes de diplomates, les lycéennes sont coupées du monde extérieur. Mais celui-ci s’engouffre sans frapper dans ce huis clos pendant la saison des pluies. C’est l’histoire du prélude du génocide des Tutsis, sur fond d’amitiés, de haines, de luttes politiques et d’incitations aux meurtres raciaux. Le lycée devient un microcosme du Rwanda des années 70, saisissant de brutalité et de réalité.

Philippe Claudel (France) // Les Âmes grises (2003) :

Romancier et cinéaste, Philippe Claudel a marqué le paysage artistique français de ces 20 dernières années. Avec « Les Âmes grises », c’est tout son talent qui s’exprime pour nous conter une histoire de meurtre, de solitude, d’amour sans merci et de guerre féroce. L’histoire nous plonge au cœur d’un village à quelques kilomètres du front, où l’atrocité des combats prend le visage des mutilés qui reviennent se faire soigner à l’hôpital communal. Un matin, une fillette appelée Belle de jour est retrouvée assassinée. Le narrateur relate les réactions des uns et des autres : inspecteur, procureur, juge, notables et petites gens… Caractères et sentiments se dévoilent, affinités, soupçons et lâchetés… Les personnages ne sont pas des héros mais des « Âmes grises », partagées entre le bien et le mal.

Notre vingt-et-unième siècle littéraire africain et européen est rempli de promesses. Il y a fort à parier que nous aurons toujours besoin d’auteurs pour décrire, dénoncer, peindre le monde et penser les hommes.

Institut Eurafrique

Nous parlions précédemment dans un article Chinafrique ? des instituts Confucius et de l’installation prochaine d’un institut au Kenya. À l’heure où la Chine mène une politique d’expansion culturelle à travers la création d’instituts Confucius dans toutes les grandes villes du monde, Eurafrique doit réagir et promouvoir la culture eurafricaine à travers le monde. Il doit être mis en place le plus rapidement possible des établissements culturels publics à but non lucratif en Afrique, en Europe, en Amérique et en Asie. Les Eurafricains doivent promouvoir leur culture et leur héritage en créant ces ambassades culturelles, en impliquant les continents voisins à cette construction eurafricaine pour espérer voir un jour, des asiatiques parler français ou des Américains étudier l’histoire malienne.

Les buts principaux des succursales doivent êtres de dispenser des cours de français, d’allemand, d’espagnol…, de soutenir les activités d’enseignement locales, de délivrer des diplômes de langue et de participer à la diffusion de la culture eurafricaine. Ces branches doivent se soumettre à la loi du pays où elles se trouvent et à la surveillance et l’inspection du département compétent de l’éducation du pays.

Je suis pour exporter la culture eurafricaine francophone à travers le monde et redynamiser notre espace culturel ; afin de mener à bien cette mission, nous devons rapidement créer des instituts Eurafrique en Europe (dans chacune des capitales européennes), en Afrique (dans chacune des capitales africaines), en Asie et en Amérique. La francophonie est une chance et un vecteur d’intégration eurafricain fabuleux ; à nous de prendre notre politique culturelle en main en exportant la langue française, en créant des instituts Eurafrique dont le but serait de propager la culture eurafricaine francophone, d’enseigner l’histoire de l’Afrique, celle de l’Europe, de mettre en valeur le potentiel eurafricain afin d’attirer une jeunesse en quête de Changement. Ces ambassades culturelles doivent êtres des vitrines eurafricaines à travers le monde.

Chinafrique ?

Depuis 15 ans, une partie de l’espace africain cultivable (notamment en Afrique de l’Ouest : Sierra Leone, Nigeria, Mali et Sénégal) est concédé à des investisseurs étrangers ; depuis 2010, un total de 56 millions d’hectares a été vendu en Afrique à des entreprises étrangères, dont une partie importante à des investisseurs asiatiques : l’Inde en Éthiopie, les Chinois en République démocratique du Congo et les Coréens à Madagascar. Nous encourageons les entreprises européennes à investir davantage en Afrique et les entreprises africaines à venir s’installer en Europe.

Eurafrique n’est pas un projet économique et ne souhaite pas transformer l’Afrique en un vaste marché capitaliste. Eurafrique souhaite réconcilier les Africains et les Européens et privilégier une entente bicontinentale sur le plan culturel. Eurafrique n’est pas un moyen pour la « vielle » Europe de retrouver une vitalité économique. Non, Eurafrique est un projet initié par des jeunes qui croient qu’un retour vers l’Afrique est possible et qu’une entente culturelle est envisageable à court terme. Nous pensons que, partageant certaines valeurs (culturelles, historiques et politiques), il est temps de revenir vers nos frères du Sud pour avancer ensemble.

À l’heure où Pékin annonce la signature d’un prêt de 17 millions de dollars au Kenya pour la construction de plusieurs projets d’infrastructures, à l’heure où Pékin va également construire à Nairobi le plus grand institut Confucius pour l’apprentissage du mandarin et que la banque ICBC, la plus grande banque chinoise, s’est engagée à augmenter ses investissements en Afrique de l’Est, nous souhaitons qu’Eurafrique se développe et se tourne vers ses partenaires eurafricains. Selon la Banque mondiale, l’Afrique a dépensé plus de 50 milliards de dollars en 2012 pour importer riz, céréales et autres produits alimentaires. Nous devons aujourd’hui aider les agriculteurs et cultivateurs eurafricains à s’indépendantiser pour obtenir une réelle autonomie sur le plan alimentaire et pour rapidement, vivre de leur production.

L’Afrique ne doit pas être le théâtre d’une concurrence nationale voir continentale mais au contraire, le lieu de la coopération eurafricaine. N’acceptons pas de voir des pays avec lesquels nous partageons tant se faire exploiter. Encore une fois, l’Afrique doit s’indépendantiser totalement (fin des privilèges et des liens néfastes qui persistent encore entre certains pays européens et africains) pour pouvoir je l’espère un jour, se tourner vers un partenariat politique eurafricain.

Surfons d’Hossegor à Dakar !

Je me rappelle que, lorsque j’étudiais à Clifton College en Angleterre, notre équipe de cricket partait régulièrement jouer en Afrique du Sud et au Sri Lanka. Le sport est une dynamique unificatrice : nous pensons évidemment aux équipes européennes composées de nationaux aux origines européennes et de nationaux aux origines internationales, en général (et c’est tant mieux) africaines ; Eurafrique existe déjà dans nos équipes de football, de handball… Nous pensons aussi à Nelson Mandela, à la coupe du monde de rugby en 1995 et au film Invictus… Promouvons le sentiment d’union des origines, ce sentiment eurafricain.

À l’heure où j’écris cet article, je me trouve à 300 mètres de La Nord à Hossegor (dans les Landes), plage mondialement connue pour ses vagues (son break dirait Jérémy Florès). Le surf est la religion number one des Landais et Basques du Sud-Ouest de la France. Hossegor, Anglet, Biarritz ou Saint-Jean-de-Luz sont les destinations préférées des amateurs de surf à travers le monde ; ce n’est pas surprenant que le championnat du monde de surf passe par Hossegor… Au regard d’un article que je viens de lire, je me rends compte qu’il faut rapidement, dans le cadre d’Eurafrique, proposer aux surfeurs basco-landais d’aller aider les surfeurs sénégalais (en particulier) à créer des écoles de surf, à organiser des compétitions et à promouvoir ce sport en Afrique. À Dakar, Le Virage est une plage de sable sans récifs prisée par les surfeurs. Les week-ends, elle est bondée. Nous sommes au centre de la dynamique surf ouest-africaine : il doit être organisé des échanges sportifs entre les villes de Dakar au Sénégal, pays aux 700 kilomètres de côtes et 13 millions d’habitants et Hossegor. Félicitons le « Rip Curl West Africa Tour » (une des plus grandes compétitions de surf au Sénégal) devenu une manifestation phare qui réunit tous les ans les meilleurs surfeurs africains et européens invités. Voici une très honorable initiative eurafricaine.

Dans une dynamique similaire, Yodit Eklund est une jeune surfeuse ethio-norvégienne qui a monté Bantu Wax, sa marque de surf « Made in Africa » il y a maintenant quatre ans : « L’Afrique a plus de 25 000 kilomètres de côte et des vagues incroyables. C’est aussi le continent avec la population la plus jeune. J’ai pensé que ce serait cool de lancer une marque de surf africaine », explique-t-elle. Pour cette jeune entrepreneuse, le futur Kelly Slater sera africain. Je souhaite pour ma part qu’il soit eurafricain. Quel honneur de pouvoir un jour voir des champions africains venir se former en Europe et vice versa. Le sport ne doit pas être un nationalisme ou continentalisme masqué mais bien au contraire, un partage assumé autour de valeurs fédératrices comme l’effort, le partage, le dépassement de soi…

Non loin de la plage du Virage, une vague recherchée par les amoureux de la glisse se casse au large de l’île de Ngor, surnommée l’île des surfeurs. Imaginons d’ici quelques années des échanges sportifs et scolaires (nous rappelons que beaucoup d’enfants basco-landais choisissent comme option en parallèle de leurs études le surf) qui, pour récompenser les meilleurs élèves, permettrait à chacun de partir vivre l’expérience du surf sur l’autre continent. Je l’ai souvent répété : pour se sentir européen ou eurafricain, il faut voyager. J’espère qu’à court terme, chacun prendra conscience de l’importance d’aller vivre avec l’Autre (comme je l’ai fait avec les gens du voyage) et se plaira à rêver surfer les vagues atlantiques de notre bicontinent ; c’est ça Eurafrique.