élections présidentielles

La réconciliation en sursis

Causant le décès de plus de trois milles personnes, la crise ivoirienne de 2010 – 2011 est le résultat des affrontements qui éclatèrent après le second tour de l’élection présidentielle entre Gbagbistes et Ouattaristes à la suite de fraudes présumées. Actuellement détenu à la Cour pénale internationale, nous venons d’apprendre que l’ancien président de la République de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo ne sortira pas de prison avant son procès qui devrait débuter le 10 novembre. Les avocats de Laurent Gbagbo demandaient en effet sa libération provisoire pour raison de santé ; leur demande a été rejetée par les juges de la CPI.

L’ancien président ivoirien âgé de 70 ans, accusé d’avoir plongé son pays dans la guerre civile en s’accrochant au pouvoir à l’issue de l’élection présidentielle de 2010, devra répondre de quatre chefs de crimes contre l’humanité perpétrés dans le contexte de ces violences post-électorales. Eurafrique rappelle l’importance de pacifier le plus rapidement possible les tensions qui subsistent entre Gbagbistes et Ouattaristes afin de consolider le processus démocratique dans le cadre des prochaines élections présidentielles, dimanche 25 octobre 2015.

Sangaré appelle au boycott

Abou Drahamane Sangaré, un fidèle de Laurent Gbagbo, appelle dans un communiqué de presse à boycotter l’élection présidentielle ivoirienne prévue le 25 octobre. Une frange importante du Front populaire ivoirien (FPI), parti politique de l’ancien président de la République de Côte d’Ivoire Laurent Gbagbo, actuellement détenu à la Cour pénale internationale, a dans un communiqué signé par Aboubacar Koné et diffusé aujourd’hui, mis en garde Pascal Affi N’Guessan, officiellement investi candidat FPI aux prochaines élections présidentielles.

La frange gbagbiste rebelle et fidèle à l’ancien chef d’État prévient que tous les moyens légaux seront utilisés pour empêcher la tenue des prochaines élections présidentielles. Justifiant cette prise de position par l’insécurité politique et le manque de transparence démocratique, ces « frondeurs » estiment que les élections pourront être organisées lorsque la confiance entre les différents acteurs politiques sera revenue. Le FPI demande notamment la libération de l’ancien président et de ses partisans incarcérés en Côte d’Ivoire et la modification de la composition de la commission électorale. En 1995, le FPI et le RDR (aujourd’hui au pouvoir) associés dans une coalition baptisée Front républicain avaient appelé au boycott de l’élection présidentielle face à Henri Konan Bédié du PDCI. L’opération s’était soldée par plusieurs morts, de nombreux blessés et d’importants dégâts matériels sur toute l’étendue du territoire.

Espérons que les élections présidentielles se passent dans le calme et la sérénité ; comme pour le Burundi, Eurafrique exhorte les acteurs politiques à respecter le droit et à ne pas emporter les Africains vers de nouvelles guerres civiles.

Brazzaville Hardcore

Depuis le début des années 90 émerge au Congo une pléiade d’artistes engagés trouvant dans le rap un nouveau moyen d’expression pour dénoncer les maux politiques et sociaux qui minent Brazzaville. Rapide historique : l’album « Prison » en 1991 est un véritable choc ; quelques années plus tard, en 1996, c’est « Rendez-vous avec l’histoire » qui va cartonner. Cet album, qui se vend à des milliers d’exemplaires, critique la vie politique congolaise et dresse, au travers de titres engagés et décomplexés, le bilan d’une société menacée par les conflits et la guerre civile. Ce rap engagé est le fruit des revendications d’une jeunesse africaine en quête de changement. Souffrant d’un manque de soutien à l’époque, le Centre culturel Français de Brazzaville (aujourd’hui Institut français du Congo), institution de coopération culturelle bilatérale, va être une véritable vitrine de découverte des rappeurs locaux et autres groupes.

En 2015, les jeunes protestent désormais contre la présence de Denis Sassou-Nguesso à la tête de leur pays en rappant dans des clips qu’ils publient sur Internet. 2Mondes, groupe de rappeurs congolais, est à l’origine du mouvement Ras-le-bol, créé pour lutter contre Sassou-Nguesso, aussi surnommé « le cobra », arrivé au pouvoir en 1997 à l’issue d’une guerre civile sanglante et qui depuis, ne veut pas lâcher les rênes du pays. Pour Amnesty International, le bilan est catastrophique : « La liberté d’expression, y compris la liberté de la presse, a fait l’objet de restrictions sévères, notamment au sujet des projets de modification de la Constitution visant à permettre au président Nguesso de briguer un troisième mandat. Des journalistes ont été victimes de manœuvres de harcèlement et d’intimidation de la part de la police et des autorités locales. Craignant pour leur sécurité, les défenseurs des droits humains hésitent à dénoncer les atteintes aux droits humains impliquant des fonctionnaires haut placés », peut-on lire dans un rapport.

Eurafrique encourage les mouvements de protestations et le vecteur culturel comme outil de lutte. Face à une situation qui est monnaie courante en Afrique, à l’heure où la peur de la répression du régime dissuade une large partie de la population d’afficher son mécontentement en République du Congo, saluons le courage de ces jeunes qui s’insurgent et se servent du rap pour distiller leur espoir.

« Brazzaville c’est hardcore

Ici la police te soulève violemment

Pas de changement

On ira tous à leur enterrement

Brazzaville c’est hardcore

Pas de ces jeunes dont on hypothèque les destins

J’ai pas besoin de saint

Mon avenir je le bâtis tout seul »

Tensions au Burundi

Assassinat du colonel Jean Bikomagu, assassinat du général Adolphe Nshimirimana, tentative d’assassinat de Pierre Claver Mbonimpa (ayant depuis quitté le pays pour la Belgique), célèbre défenseur burundais des droits de l’homme, volonté acharnée du président Pierre Nkurunziza de briguer un troisième mandat, malgré les critiques de l’opposition, de la société civile, de l’Église catholique et de la communauté internationale, le Burundi est actuellement le théâtre de nombreuses émeutes aux relents ethniques prononcés.

Face à ces événements, l’Union africaine a demandé au Burundi de régler pacifiquement l’actuelle crise politique : « Cet acte ignoble et les multiples autres actes de violence enregistrés ces derniers mois illustrent encore une fois la gravité de la situation que connaît le Burundi et les risques réels de la voir se détériorer davantage, avec des conséquences catastrophiques tant pour le pays que pour l’ensemble de la région ». Bujumbura doit s’engager dans un véritable dialogue avec l’opposition et respecter l’accord de paix d’Arusha, afin de restaurer « la crédibilité » du gouvernement, minée par des mois de tensions et un processus électoral contesté ; il en va de la sécurité des populations locales et de la stabilité politique de ce pays situé en plein cœur de  l’Afrique des Grands Lacs.

Eurafrique demande à ce que le partage du pouvoir entre Tutsis (minoritaires) et Hutus (majoritaires) au sein des institutions burundaises soit respecté afin de garantir un des fondements de la stabilité politique burundaise. Il en va de la paix internationale et eurafricaine. Rappelons qu’éclatèrent en 1993, à la suite d’un coup d’État contre Melchior Ndadaye, de violents conflits ethniques opposant Hutus et Tutsis ; ces violences s’étendirent au cours de la décennie dans les pays voisins et prirent fin au début des années 2000. Aspirons à promouvoir la paix dans une région encore profondément marquée par les rivalités ethniques.

Canal de Suez : soumission des élites égyptiennes

Jeudi dernier, le président égyptien Abdel Fattah Saïd Hussein Khalil al-Sissi a inauguré en grande pompe le « nouveau canal de Suez ». François Hollande était l’invité d’honneur de cette grand-messe à la gloire du président égyptien. Dans la foulée, l’Égypte annonçait se positionner pour racheter un des deux porte-hélicoptères Mistral que la France n’a pas livré à la Russie. Certains y verront sans doute un simple concours de circonstances mais comment ne pas y voir un échange de bons procédés entre deux « amis » du type : je viens t’aider à avoir le soutien populaire et tu me sors du bourbier dans lequel je me suis mis.

La présence de François Hollande à cette inauguration du « nouveau canal de Suez » nous apprend deux choses principales à mon sens. Avant d’être politique, le symbole est surtout historique pour l’Égypte et les égyptiens. Près de 60 ans après la crise de Suez, cette présence, quasi-vitale pour al-Sissi, de la France lors de l’inauguration tranche avec la présence violente des troupes françaises sur les bords du canal en novembre 1956. Le symbole est aussi politique : aller parader pour al-Sissi revient de facto à accepter encore une fois le coup d’État perpétré par l’armée égyptienne au détriment de Mohamed Morsi et des Frères musulmans.

Comme je l’écris plus haut, la portée historique du symbole constitué par la présence de François Hollande au moment de cette inauguration est plus qu’importante. Finalement, ce deuxième canal, financé à plus de 80 % par le peuple égyptien, n’est qu’un instrument pour asseoir le côté pharaon d’al-Sissi. C’est surtout pour laisser son nom dans les livres d’histoire et pour parader aux côtés de Hollande que le président égyptien a fait construire ce deuxième canal. Ce n’est, d’ailleurs, pas le peuple égyptien qui profitera en premier lieu de la manne financière générée par ce deuxième canal. Est-ce, en effet, un hasard si c’est en marge de cette inauguration que l’Égypte s’est déclarée prête à acquérir un Mistral ? Dans un pays qui a vu ses recettes touristiques drastiquement baisser depuis la destitution de l’ancien président Hosni Moubarak, dans un pays qui est rongé par la pauvreté, il semble plus important de mettre en œuvre des projets pharaoniques que de nourrir sa population.

Ancien symbole de résistance, le canal de Suez n’est aujourd’hui plus que l’illustration d’une soumission totale des élites égyptiennes. Lors de la crise de Suez en 1956, Nasser en avait profité pour affirmer une position forte de l’Égypte, ralliant même à sa cause les États-Unis et l’URSS (ce qui n’était pas une mince affaire en pleine guerre froide). Désormais, les élites au pouvoir sont totalement soumises aux élites occidentales (d’aucuns vont même jusqu’à affirmer que la plupart des présidents des pays arabes ne seraient que des pantins). Pourquoi sont-elles soumises me direz-vous ? C’est assez simple, ce sont les États-Unis qui payent l’armée égyptienne pour commencer. Ensuite, comment ne pas être soumis quand l’on sait qu’on est au pouvoir grâce au bon vouloir des dirigeants occidentaux et quand l’on sait que notre arrivée illégitime au pouvoir a été légitimé par eux ?

3 juillet 2013, l’armée égyptienne menée par al-Sissi renverse le président issu du mouvement des Frères musulmans. Dans les jours qui ont suivi ce coup d’État, nous avons eu droit à des réactions pour le moins farfelues chez nous. Certains sont même allés jusqu’à qualifier ce coup d’État de démocratique (on n’est plus à une absurdité près n’est-ce pas ?). Pour étayer leurs propos ces personnes ont mis en avant les manifestations importantes qui réclamaient le départ du président Morsi. Depuis quand des manifestations, même gigantesques, donnent le droit de faire un coup d’État ? Morsi a été élu avec un peu plus de 51 % des suffrages, il y avait donc une bonne part de la population qui ne voulait pas de lui comme président, ce n’est pas pour autant une raison de l’évincer. Hollande a-t-il été obligé de partir lors des manifestations contre le mariage homosexuel ? Il ne me semble pas, à moins que ma mémoire ne me fasse défaut. Les pays occidentaux auraient sûrement préféré une victoire du candidat du sérail. Nombre d’observateurs politiques ont, effectivement, parlé d’automne islamiste au moment des élections, histoire d’opposer le Printemps arabe auquel ils adhéraient aux choix effectués par les peuples arabes qu’ils réprouvaient.

En réalité, les pays occidentaux ne veulent pas de la démocratie dans les pays arabes. Ils s’accommodent très bien de régimes autocratiques tant que ceux-ci ne gênent pas leurs intérêts dans ces pays. La vague d’indignation que l’on a vu poindre en Occident après les différentes victoires de partis dits « islamistes » dans les pays arabes le montrent bien. Grands défenseurs de la démocratie dans la théorie, les pays occidentaux sont prêts à toutes les manœuvres possibles pour discréditer les partis qui les dérangent. Il n’y a qu’à voir les campagnes médiatiques contre Ennahda ou contre Abdel-Ilah Benkiran, chef du gouvernement marocain. Quant aux Frères musulmans, ils sont abandonnés à leur sort après le coup d’État soutenu par les différents pays occidentaux. Les condamnations à mort et les exécutions pleuvent sans que ça n’émeuve grand monde de l’autre côté de la Méditerranée. La démocratie oui, mais si vous votez pour ceux que nous voulons, voici le véritable credo des pays occidentaux vis-à-vis des peuples arabes.

Il ne faut pas croire que cette vision machiavélique est née avec les révolutions arabes. Déjà en 1991, les pays occidentaux avaient fermé les yeux sur un déni de démocratie dans le monde arabe : l’armée algérienne avait alors annulé les élections après que le FIS (Front islamique du Salut) soit arrivé en tête au premier tour. En fermant les yeux sur cette pratique violente et ô combien antidémocratique, l’Occident s’est rendu complice d’une guerre civile qui coûta la vie à environ 100 000 Algériens et qui aboutit à une barbarie sans nom (faut-il rappeler ici les têtes décapitées et remises dans des couffins aux mères, aux filles et aux femmes des victimes ?). Décidément, l’Occident n’aime pas la démocratie malgré tout ce que l’on peut entendre. Il serait temps, dans une optique eurafricaine, d’accepter le processus démocratique des pays aujourd’hui en pleine mutation.

Burkina : un exemple démocratique

Le Burkina Faso ou « Pays des hommes intègres » doit être un exemple démocratique. Michel Kafando, président de transition depuis le 21 novembre 2014 et la chute de Blaise Compaoré, devra céder le pouvoir à un président élu lors de la prochaine élection présidentielle burkinabaise prévue le 11 octobre 2015. Reçu au mois de juin à l’Élysée par François Hollande, Michel Kafando a salué le « soutien » de Paris « dans cette période décisive ». Pour François Hollande, la France doit tout mettre en œuvre pour assurer le bon déroulement du processus conduit « jusqu’aux élections qui doivent être transparentes et incontestables ».

À l’heure où les Est-Africains doivent faire face à une grave crise politique qui menace le Burundi, depuis l’annonce de la candidature de Pierre Nkurunziza à un troisième mandat présidentiel, le Burkina Faso à l’Ouest doit tout faire pour garantir le respect du processus constitutionnel et des élections organisées en toute transparence. Le Burkina Faso doit être un exemple politique et historique pour l’Eurafrique. « Si nous sommes aux côtés du Burkina Faso, c’est que nous voulons aussi qu’il ait valeur d’exemple » a estimé François Hollande.

Eurafrique doit être un espace politique de coopération et de respect des opinions démocratiques. J’encourage le travail qui pourrait être mené entre les gouvernements européens et africains afin de garantir une vie politique pacifiée et respectueuse du choix des peuples. Les pays européens ne doivent pas s’immiscer dans les choix politiques des pays d’Afrique cependant, ils peuvent apporter l’aide nécessaire au bon déroulement des événements politiques.

BRAZZAVILLE 2090

L’utopie de ma grand-mère est devenue ma réalité. C’est ce que dit la télé. Il y a près de soixante ans, elle n’y aurait pas cru. Une petite jeunette de vingt ans en robe à fleur, qui préparait son mémoire sur Pound / Joyce, écrivait des romans et rêvait déjà d’une Eurafrique salutaire. Si seulement je pouvais lui dire. J’irai sur sa tombe demain, je prendrai le train pour Sfax, en Tunisie, et je déposerai une germe de blé sur sa stèle. J’irai par la brousse, j’irai par la ville. Elle me manque atrocement. Grand-mère Carmen, ça y est… on va élire le premier président eurafricain… nous, ensemble… à Copenhague, à Prague, à Paris, à Berlin, au Caire, dans la brousse, à Kinshasa, en Guinée… Un peuple, une démocratie intercontinentale.

Non, vraiment, elle n’y aurait pas cru. Pourtant, elle était là, à l’origine. Quand j’étais petite, je lui demandais souvent de me raconter ses histoires, avec Louis et Valentin, à Paris… comment elle avait rencontré Louis, ce petit noble spécialiste des Tsiganes qui échafaudait des théories géopolitiques trop novatrices pour être crédibles, leurs nuits, dans les bureaux du journal de son ami Valentin, où ça récitait du Senghor en jouant à action ou vérité. C’était des gosses, quand on y pense… Louis était à l’origine du projet. Prophète en baskets.

Jeune, Carmen écrivait des articles pour Louis afin de sensibiliser les gens aux enjeux eurafricains, leur faire comprendre qu’on était l’avenir, qu’on ne pouvait s’en sortir qu’en s’unissant ; coopérer était le maître mot. Le sens de l’Histoire, me chuchotait-elle en écarquillant ses grands yeux miels ridés. Aujourd’hui, ça nous semble évident mais à l’époque… Elle avait bien connu le Sénégal, dans les années 2000, toute sa vie. D’ailleurs, elle a cherché son amoureux d’enfance, sur l’île de Gorée, Babacar Niang. J’étais là, lorsqu’ils se sont retrouvés, à Dakar… deux petits vieux en larmes… elle donnait une conférence avec Louis sur Eurafrique, la décroissance économique de ce double continent. Ils racontaient comment tout avait vu le jour, soufflant dans un micro grésillant, de leurs vieux poumons. C’était déjà un peu plus concret, à ce moment-là. L’Union eurafricaine venait de se créer. Louis avait été nommé président d’honneur. C’était à peine un ou deux ans avant leur mort. La même année, comme s’ils n’avaient pas pu se survivre l’un à l’autre.

Quand ils avaient vingt ans, Louis et Carmen, on s’était moqué d’eux. On leur avait dit qu’ils se fourvoyaient, que c’était beau de rêver. Ils n’étaient pas nombreux à y croire. Le propre père de ma grand-mère lui avait ri au nez quand elle lui avait raconté ses discussions avec Louis. Il voyait ça comme un projet crypto-hippie, idéaliste et sans aucune réalité. Ils ont dû se battre, ces deux-là. J’aimais ma grand-mère, elle a dansé jusqu’à sa mort sur un tango fantasmé. Elle avait connu Louis par Valentin. Louis avait vingt-trois ans et préparait son site Eurafrique. Il avait besoin de quelqu’un pour écrire des articles, elle travaillait déjà pour Valentin, qui a dix-sept ans venait de fonder son premier journal papier, Dissemblances ; il en reste un ou deux exemplaires, chez moi, que je relis en pensant à ces mômes ambitieux qui s’en foutaient de ce qu’on pouvait leur dire. Ils avaient bien raison. Il n’y a qu’à regarder la télé.

Le paludisme a disparu mais j’avale quand même ma Nivaquine avec un verre d’eau, on n’est jamais trop prudent. C’est ce que me dit Abdel, mon coloc’ avec qui je vis à Brazzaville. On suit le même cours de numérie à la fac, celui de M. Ferrante sur la redéfinition du numérique comme activité structurante d’une société qui s’est dématérialisée. Je ne comprends pas tous ses cours mais heureusement, Abdel est là pour m’aider. Hier, on a étudié la perte des libertés fondamentales au travers d’une modernité débridée et aliénante… Bref, depuis que la politique n’est plus bipolaire, les discours se nuancent et ça devient intéressant. D’ailleurs qu’est ce qu’il fout Abdel ? Il devait venir regarder les résultats avec moi. Encore en train de sucer Ferrante après son cours.

Oui, demain j’irai parler à Carmen. J’aime sa tombe, sous le soleil tunisien, la terre de son père. C’est là qu’elle a fini sa vie, dans une petite cabane, près de la mer. Allez Abdel, bouge ton cul ! Je me demande vraiment qui va être élu. J’ai voté pour Aboubacar Diouf, c’est lui qui me parle le plus ; je crois qu’Abdel a voté pour Thalis Gropetis, le Grec. On verra bien. De toute façon, les partis n’existent plus, on vote pour des gens, des équipes. Diouf a fait ses preuves, après l’effondrement des banques en Libye, il y a dix ans. Je pense qu’il sera bien. La porte s’ouvre, c’est Abdel en sueur dans la chemise qu’il m’a volé. Il a intérêt à aller la laver demain, au lavoir du quartier. Je voulais la mettre demain, pour le cours de M. Ferrante… T’étais où Abdel ? Pas de réponse, il s’affale sur le canapé et attrape la télécommande. Comme si j’allais zapper. De toute façon, les chaînes eurafricaines sont en boucle et nous repassent de vieux débats en attendant les résultats. T’as passé une bonne journée ? Il met un doigt sur sa bouche et je fais mine de bouder. Allez, plus qu’une minute… J’augmente le débit du ventilateur. Un rideau de sueur pendu à la lisière de mon front s’apprête à me voiler les yeux.

Pourquoi la présentatrice se sent-elle obligée de parler au ralenti pour faire durer le suspense ? Abdel monte le son. Dans quelques secondes, nous saurons. Comme deux bourdons attendant de violer la fleur, on se met en stand-by. Le drapeau eurafricain apparaît à l’écran, l’hymne bicontinental joue. Nos cœurs s’apprêtent à lâcher. C’est bon. Je repense à Carmen. Si seulement elle avait pu vivre quelques années de plus.

Eurafricaines, Eurafricains, nous avons le plaisir de vous annoncer que notre premier président est…