intérêts économiques

Les défis d’une Afrique qui bouge

D’après les mots d’Abdou Diouf, ancien président de la République du Sénégal, l’Afrique est désormais « un continent d’avenir qui ne supporte plus le regard apitoyé des autres ». Autrefois, cette déclaration aurait été interprétée comme l’expression d’une fierté bravache et inconsciente mais aujourd’hui, elle saisit la réalité d’une Afrique noire en mouvement.

L’économie subsaharienne est dynamique : elle atteignait 5,7 % de croissance en 2013 (quand l’Europe peinait à sortir de la récession), soit deux points de plus que la croissance mondiale. Depuis 2001, sa croissance atteint (et le plus souvent dépasse) chaque année les 5 %. Mieux encore, depuis douze ans, la croissance économique est deux fois plus rapide que la croissance démographique : le résultat ? L’Afrique s’enrichit. Plusieurs facteurs expliquent cette meilleure santé économique. Le premier est la hausse des prix internationaux des matières premières à partir des années 2000 et leur maintien à des prix élevés du fait de la demande soutenue de la Chine et des autres pays émergents. Les États d’Afrique sont également mieux gérés : même si le prix a été exorbitant, les politiques d’ajustements structurels ont eu pour mérite de redonner aux États des marges de manœuvres budgétaires qui leur sont profitables.

Malgré ces évolutions économiques et politiques, la démocratie reste un sujet tabou malgré quelques exceptions comme en 2011 au Niger où les militaires ont tenu parole et permis la tenue d’un scrutin qui a rendu le pouvoir aux civils, ou au Sénégal, où Abdoulaye Wade a reconnu sa défaite en 2012 alors que l’on craignait une guerre. Pour autant, les défis restent immenses. L’Afrique est devenu une nouvelle terre de conquête pour les firmes occidentales qui se disputent les marchés publics et la grande consommation. La part de la valeur ajoutée manufacturière dans le PIB subsaharien reste ridiculement faible (12,5 % en 2010). Malgré la croissance, elle a continué à reculer durant les années 2000 alors qu’il est urgent de créer de l’activité dans une région dont la population va gagner 500 millions de têtes dans les 20 années à venir. Par ailleurs, l’amélioration du niveau de vie concerne principalement les citadins et la pauvreté reste endémique en périphérie et en zone rurale. Reste à savoir si « l’Afrique qui bouge » relèvera ce défi de l’emploi urbain et rural ou si sa croissance, qui reste peu inclusive, laissera sur le bord de la route la moitié de sa population.

Face à une Afrique qui bouge, Eurafrique se place comme l’outil d’accompagnement nécessaire entre l’Europe et l’Afrique qui permettra à l’Europe de se tourner vers l’Afrique en lui apportant son savoir, sa technique et son histoire et à l’Afrique de s’appuyer sur une Europe ouverte qui trouverait en cette collaboration un nouvel élan. Car l’histoire de l’Europe est intimement liée à celle de l’Afrique et que l’Afrique est aujourd’hui une terre dynamique, pourquoi ne pas se projeter ensemble vers un avenir de coopération équitable ? La jeunesse y travaille actuellement.

Lorsque Total et les autres violent l’Algérie

Depuis fin 2013 à Ghardaïa (à 600 km au sud d’Alger) s’affrontent les communautés mozabites (des Berbères) et chaâmbas (des Arabes). Début juillet, la région du Mzab, qui vient de connaître un pic de violence avec 25 morts et des centaines de blessés, est sous couvre-feu et administration militaire. Les afflux de populations nouvelles depuis la découverte du pétrole dans les années 1950, puis récemment du gaz de schiste, ont créé des tensions communautaires (à cause notamment du foncier), signaux d’alerte pour Alger mais aussi pour toute la Méditerranée. Aux portes du désert, cette ville inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO est au cœur d’enjeux pétroliers et gaziers.

Parmi les quinze plus grands producteurs d’hydrocarbure au monde, l’Algérie aurait aussi la troisième plus grande réserve de gaz de schiste ; ce qui attire les convoitises étrangères mais aussi l’espoir de devises. Ressource vitale pour le pays, le président Bouteflika a ouvert les négociations de l’exploitation du gaz de schiste depuis fin 2012 aux partenaires comme Total et GDF Suez sans aucune consultation parlementaire. Ce que la France s’est refusée de faire chez elle, par soucis écologique, elle va le réaliser sans l’aval de la population algérienne. L’extraction par fracturation hydraulique qui anéantit les nappes phréatiques fait écho aux accords d’Évian de 1962 qui ont autorisé la France jusqu’en 1967 à réaliser ses essais nucléaires à Reggane. Cet enjeu stratégique aggrave la fracture entre les populations locales et le gouvernement.

Les mouvements sociaux se sont multipliés en partant d’In Salah fin 2014, où régulièrement, jusqu’à 15 000 personnes ont manifesté avec des slogans tels que : « Gaz de schiste, désastre sanitaire ». Ces manifestations ont des relais dans les grandes villes du pays comme Alger ou Oran. La décision unilatérale du gouvernement est vue comme un mépris, mais aussi comme un risque majeur pour la survie des populations sédentaires, nomades et semi-nomades. Imaginez ces forages aux pieds des palmeraies, des oasis, polluant les seules réserves d’eau potable disponibles ? Ce ne sont pas les projets éducatifs et culturels des multinationales qui satisferont les habitants.

La réponse du régime militaire, dont chaque général a la charge directe d’une compagnie pétrolière, est l’envoi de 10 000 policiers dans la région avec une sévère répression. L’armée négocie en direct, s’attribue les commissions et se comporte comme une force d’occupation coloniale dans son propre pays. Les généraux se jouent des tensions communautaires, religieuses et divisions régionalistes, comme à Ghardaïa, pour pérenniser leur rente et leur pouvoir par le biais des multinationales. Ayant vécu avant les révolutions des pays arabes les années noires aux 200 000 morts, l’Algérie est au pied du mur. La moitié de sa population a moins de 27 ans. Cette jeunesse attend une réponse, un électrochoc politique, social, économique et culturel de la part d’un gouvernement aussi mobile que l’est son président dans sa chaise roulante. Ce président fantoche, soutenu par une oligarchie de généraux qui se partagent les revenus du pays.

Les cinq à dix prochaines années seront essentielles. Comment diversifier l’économie du pays, réduire la corruption, partager les richesses et offrir du travail au million et demi de prochains arrivants sur le marché ? Le paradoxe du pays est que son économie ne s’est pas libéralisée, comme l’a fait par exemple celle du Maroc. L’autre paradoxe est la façon dont le régime joue avec le nationalisme et le culte de l’indépendance tout en réactivant la peur du retour de la France coloniale en « exploitant le jeu trouble de Sarkozy en Libye et le crash libyen ». Partant de Ghardaïa et de sa route reliant le Maghreb à l’Afrique, nous avons à refonder notre relation économique et culturelle avec l’Algérie. États, entreprises, citoyens français et méditerranéens, nous devons participer à cet enjeu écologique qui nous lie tous. Car nous partageons ce bien commun qu’est « Mare Nostrum », notre mer Méditerranée.

« L’avenir énergétique de l’Algérie n’est pas dans les schistes mais dans l’optimisation de nos ressources conventionnelles, le développement des énergies renouvelables, dans le mixte énergétique et dans les économies d’énergies » écrivent les habitants mobilisés d’In Salah au président Bouteflika. Cette refondation doit passer par un partenariat réellement équitable et durable. Nous devrons pour cela définitivement tourner la page coloniale et les guerres fratricides autour de la Méditerranée. Nous devrons également travailler à la recherche d’une éthique d’investissement privés et publiques afin de ne pas sanctuariser l’Algérie dans ses périls. Eurafrique est aujourd’hui le projet qui nous permettra de transformer des liens de domination en une coopération équitable entre les différents pays méditerranéens qui cohabitent depuis plus de 3 000 ans.