Nigeria

Militant écologiste eurafricain

C’était le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt au Nigéria : le militant écologiste Ken Saro-Wiwa était exécuté. Son crime ? S’être dressé contre le gouvernement et les multinationales du pétrole. En cet anniversaire, Eurafrique souhaite rappeler sa mémoire.

À 54 ans, Ken Saro-Wiwa était très connu dans son pays, d’abord en tant que romancier et producteur de télévision, ensuite en tant que militant écologiste et défenseur des Ogoni, un peuple du Nigéria dont il était issu. La région où vivent les Ogoni est riche en pétrole, exploitée par Shell depuis les années 60, au mépris des atteintes à l’environnement. Au début des années 90, le « Mouvement pour la survie du peuple Ogoni » (MOSOP), dont Saro-Wiwa est un membre fondateur, dénonce les graves atteintes à l’environnement, réclame des mesures pour sa protection ainsi qu’un meilleur partage des revenus du pétrole. Il souhaite en outre une autonomie pour le peuple Ogoni. Au départ non-violent, le mouvement mené par Ken Saro-Wiwa réclame aux compagnies pétrolières la réparation des dommages écologiques qu’elles ont engendré. De grandes manifestations – interdites par le gouvernement nigérian – se déroulent en 1992 et 1993 et des boycotts sont organisés à l’encontre de Shell au niveau international. Alors que la production est ralentie, une violente répression militaire est lancée contre le peuple Ogoni. On estime qu’elle fera 2 000 morts et 100 000 déplacés.

Arrêté en 1992 puis relâché, de nouveau emprisonné un mois en 1993, Ken Saro-Wiwa est finalement arrêté une troisième fois en 1994, accusé d’incitation au meurtre et condamné à mort en 1995, lors d’un procès largement critiqué par de nombreuses associations internationales. Avec huit autres leaders du mouvement, Ken Saro-Wiwa est pendu le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt par le gouvernement nigérian du général Sani Abacha.

Aux États-Unis, plusieurs procédures judiciaires ont été intentées contre Shell ; elles se sont soldées par le paiement de 15 millions de dollars de compensation. Cependant, le delta du Niger où vit le peuple Ogoni n’est toujours pas dépollué. Eurafrique rappelle que notre bicontinent doit être un espace écologique respectant les diversités identitaires, linguistiques et religieuses, un espace de protection de la faune et de la flore. Merci à cet écologiste d’avant-garde qui comprit que défendre l’environnement revient à défendre les identités et cultures locales ; Eurafrique le salue.

Conseils de lecture

Cinq auteurs incontournables de ces quinze dernières années, en Europe et en Afrique. Poésie, roman, nouvelles… La littérature florissant en Europe et en Afrique peut prendre des formes multiples. Cette liste (forcément) subjective, où se côtoient différents écrivains, européens et africains, est une proposition d’auteur(e)s et d’ouvrages à découvrir ou à redécouvrir sans tarder.

Chimamanda Ngozi Adichie (Nigeria) // The Thing Around Your Neck (2009) :

Avec The Thing Around Your Neck (Autour de ton cou en français), recueil de nouvelles traitant de ses expériences africaines et américaines, Chimamanda esquisse un tableau saisissant de réalisme des deux continents. Ses histoires disent la solitude des déracinés volontaires, des migrants noirs, des femmes que l’on blesse. Femme libre et libérée, l’auteure est devenue un modèle pour beaucoup de jeunes filles dans son pays, mais aussi partout sur le continent. Incarnation d’un talent voué à grandir encore, cette jeune auteure (elle n’a pas quarante ans), nigériane d’origine, a une immense carrière devant elle.

Sorj Chalandon (France) // Mon traître (2008) suivi de Retour à Killybegs (2011) :

Auteur français traumatisé par les conflits qu’il a suivis en tant que journaliste et grand reporter (Irlande du Nord, Liban), Sorj Chalandon est la plume qui suggère tout ce que les mots ne peuvent dire. Son écriture directe, épurée, brute, magnifique, laisse le lecteur sans voix. Les récits de guerre sont menés avec brutalité mais jamais sans poésie. Un bijou. « Mon traître » est un roman écrit à la première personne, inspiré de son histoire personnelle. Il raconte la rencontre d’un luthier parisien avec Denis Donaldson, un indépendantiste irlandais, qui deviendra son ami, son père, et son traître. Trois ans plus tard, l’histoire romancée est racontée sous l’angle du traître dans Retour à Killybegs.

Yasmina Khadra (Algérie) // Ce que le jour doit à la nuit (2008) :

Yasmina Khadra est le pseudonyme que Mohammed Moulessehoul, militaire algérien, utilisait à l’origine pour échapper à la censure. L’auteur a choisi les deux prénoms de sa femme, ce qui, dans le monde conservateur arabo-musulman, est une révolution. Dans « Ce que le jour doit à la nuit », Yasmina Khadra conte l’histoire de Younes, un Algérien de dix ans, qui quitte avec toute sa famille son village natal pour la grande ville d’Alger. Il est confié au frère de son père, qui est marié à une française. Younes devient Jonas et intègre une communauté de roumis, c’est-à-dire des Français vivant en Algérie, les futurs « Pieds-Noirs ». Au fil des années, il va découvrir son pays, mais aussi l’amitié, l’amour, la misère des siens, la guerre, l’injustice, la nuit, et… le jour.

Scholastique Mukasonga (Rwanda) // Notre-Dame du Nil (2012) :

Scholastique Mukasonga, rwandaise marquée à jamais par l’atrocité du génocide de 1994, a choisi l’écriture pour transmettre la mémoire. Son écriture émane du « désir manifeste de donner aux disparus une digne sépulture de mots à la fois pour apaiser les vivants et sanctifier les morts » dira à son propos le congolais Boniface Mongo-Mboussa, écrivain et critique congolais (Congo-Brazzaville) dans la préface du premier ouvrage de l’auteure. Dans Notre-Dame du Nil, Scholastique Mukasonga nous plonge dans un lycée de jeunes filles appelé Notre-Dame du Nil, situé au Rwanda, près de l’une des sources du grand fleuve africain. Destinées à former « l’élite féminine » du pays, c’est-à-dire à apprendre à être de bonnes femmes de diplomates, les lycéennes sont coupées du monde extérieur. Mais celui-ci s’engouffre sans frapper dans ce huis clos pendant la saison des pluies. C’est l’histoire du prélude du génocide des Tutsis, sur fond d’amitiés, de haines, de luttes politiques et d’incitations aux meurtres raciaux. Le lycée devient un microcosme du Rwanda des années 70, saisissant de brutalité et de réalité.

Philippe Claudel (France) // Les Âmes grises (2003) :

Romancier et cinéaste, Philippe Claudel a marqué le paysage artistique français de ces 20 dernières années. Avec « Les Âmes grises », c’est tout son talent qui s’exprime pour nous conter une histoire de meurtre, de solitude, d’amour sans merci et de guerre féroce. L’histoire nous plonge au cœur d’un village à quelques kilomètres du front, où l’atrocité des combats prend le visage des mutilés qui reviennent se faire soigner à l’hôpital communal. Un matin, une fillette appelée Belle de jour est retrouvée assassinée. Le narrateur relate les réactions des uns et des autres : inspecteur, procureur, juge, notables et petites gens… Caractères et sentiments se dévoilent, affinités, soupçons et lâchetés… Les personnages ne sont pas des héros mais des « Âmes grises », partagées entre le bien et le mal.

Notre vingt-et-unième siècle littéraire africain et européen est rempli de promesses. Il y a fort à parier que nous aurons toujours besoin d’auteurs pour décrire, dénoncer, peindre le monde et penser les hommes.