partage

L’Empire des Enfants

Valérie Schlumberger (ma grand-mère) a monté trois grands projets au Sénégal, en collaboration avec les populations locales, pour répondre à des besoins urgents et précis.

Le premier, le plus ancien, c’est l’Empire des Enfants de Dakar. Elle a racheté un vieux cinéma désaffecté, pour prendre en charge les enfants des rues qui hantent la capitale, les talibés, ces gamins qu’on a donné à des marabouts véreux pour leur apprendre le Coran, et qui se retrouvent à la place à mendier pour ne pas être battus le soir, s’ils ne rapportent pas la somme réclamée. Beaucoup de ces enfants sont des talibés enfuis de chez leur tortionnaire, livrés à eux mêmes… des cicatrices humaines. La capacité d’accueil est de trente lits, pouvant héberger des enfants de cinq à dix-huit ans. L’objectif de la prise en charge est la réinsertion familiale ou pré-professionnelle. Les pensionnaires du centre sont totalement pris en charge (nourriture, couverture médicale, habillement) et bénéficient d’un suivi psychosocial avec un encadrement de travailleurs sociaux, ayant vécu de lourds traumatismes (viol, maltraitances). Les enfants ont aussi la possibilité de suivre plusieurs activités sportives, artistiques ou scolaires. Chaque année, des centaines d’enfants sont ainsi tirés de la rue par l’Empire des Enfants.

Le deuxième projet, c’est celui qu’elle a monté à Rufisque, à cinquante kilomètres de Dakar, ancienne capitale du Sénégal et ancien port, à l’architecture coloniale rose en lambeaux. Tout commence avec une ancienne cimenterie, à côté du port. Cette cimenterie, qui produisait tout le ciment du Sénégal, appartenait autrefois à un homme, qui avait décidé de reverser vingt pour cent de ses bénéfices à des projets sociaux. Il avait une maison, à côté de la cimenterie, siège de sa fondation. Ses héritiers, après sa mort, ont vendu la cimenterie et la maison est restée fantôme. En 2015, ma grand-mère l’a racheté, persuadée que l’endroit était fait pour de grandes choses. Son projet, la Maison Rose de Guédiawaye, a pour but d’accueillir d’urgence, dans la maison, des jeunes filles, enceintes ou mères, rejetées par leur familles, ayant subi de lourds traumatismes (viol, inceste). Le but est de leur proposer une structure de prise en charge où elles peuvent rester longtemps et apprendre un métier, pour atteindre une indépendance financière salvatrice. Ainsi, ma grand-mère a fait appel à de grandes marques, des personnalités influentes, comme Louboutin, pour soutenir le projet et proposer aux femmes d’apprendre un métier peu qualifié et d’en vivre. Le problème aujourd’hui reste de trouver plus de parrains et de marraines, en Europe et en Afrique de l’Ouest, pour coopérer à la création de ce projet de développement humain et économique. Ondine Saglio, ma tante, a proposé que les femmes apprennent la broderie. L’objectif est de vendre des coussins avec des messages brodés : I love you, bonne nuit, mon amour) grâce à un site où l’on peut demander son prénom sur un coussin et la vente se ferait à l’échelle internationale, offrant à ces femmes des revenus plus que suffisants pour subsister. Mais le projet s’étend au delà encore. À côté de la Maison Rose se trouve une école secondaire, un centre de formation en menuiserie et une prison pour femme. Ma grand-mère aimerait obtenir l’accord pour que les prisonnières puissent venir apprendre un métier, avec les femmes de la Maison Rose, dans la menuiserie par exemple, pour une réinsertion future dans la vie sociale et professionnelle. Dans sa dernière phase, le projet devrait également comprendre des champs d’Artemisia, une plante antipaludique, qui serait cultivée autour de la maison. Ainsi, ces femmes pourraient vivre en autarcie, sans besoin d’aide extérieure et élever leurs enfants sans trop craindre pour leur sécurité financière, alimentaire et médicale. Ce projet n’est pas seulement un projet humanitaire, où l’Europe envoie des aides à l’Afrique, en Mère Teresa culpabilisée par son passé colonial, mais bien une coopération eurafricaine où l’on mise sur le développement de manière durable.

Enfin, le troisième projet est d’ordre artistique. Sur l’île de Gorée, au large de Dakar, ma grand-mère a loué et rénové une maison, près du port, pour en faire la Maison des Arts de Gorée (MAG qui signifie en wolof « le sage »). La première exposition serait celle des œuvres de Moustapha Dimé, originaire de Gorée. Pour ceux qui n’auraient jamais entendu parler de lui, Moustapha Dimé était un sculpteur, chef de file de l’art contemporain au Sénégal. Ses œuvres sont aujourd’hui dans des caisses et le but serait de les faire sortir, de les faire revenir aux sources. La maison serait ouverte au public tous les jours et ma grand-mère projette de réserver une partie de la maison aux enfants de Gorée, pour y fonder une bibliothèque, une cinémathèque, un lieu pour du soutient scolaire et accompagner l’éveil culturel des enfants de l’île. Ainsi, on voit qu’une Européenne peut mettre en valeur le patrimoine culturel d’une île, au Sénégal, pour qu’il profite le plus possible aux populations locales.