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Quand le Sud reprend sa place

Intervention militaire française au Mali, prise d’otages à Tiguentourine, manifestations des chômeurs à Ouargla… En 2013, le sud de l’Algérie a pris une place prépondérante dans l’actualité. Alors que cette région recèle les hydrocarbures qui assurent le train de vie de l’État, elle était marginalisée tant économiquement que politiquement. Aujourd’hui, les choses ont changé.

Depuis la nationalisation des hydrocarbures (24 février 1971), les revenus dégagés de l’exploitation demeurent la principale source de devise de l’État. En 2011, le secteur représentait 98 % des recettes à l’exportation et 70 % des recettes budgétaires. Cette importance du pétrole se traduit par le rôle central de la Sonatrach, première entreprise africaine avec 56 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’exportation en 2010. Elle est devenue un instrument crucial dans la mise en œuvre des politiques publiques, notamment sous Houari Boumédiène lorsque Bélaïd Abdessalam promettait de « semer le pétrole pour récolter de l’industrie ». Cependant, la totalité des champs pétroliers et gaziers sont situés dans le sud du pays. Plus globalement, le Sahara dans son ensemble offre des perspectives de développement d’énergies renouvelables, par le biais de centrales solaires. Aussi la région a-t-elle constamment alimenté les finances de l’État et demeure vouée à continuer de le faire en l’absence d’une diversification de l’économie. Pourtant, la région n’a que marginalement bénéficié des bienfaits de la rente. En effet, dès les années 1970, on constate une forte prédominance des zones littorales dans la répartition des emplois qualifiés et industriels, ce que les autorités souhaitaient éviter. Depuis, les représentants du sud dénoncent régulièrement le chômage, le délaissement culturel ou encore le manque d’infrastructures. Tandis que le gouvernement affiche des réserves de devises pléthoriques et tente d’acheter la paix sociale, les jeunes du sud se heurtent à une conjoncture de crise économique et sociale latente, aggravée par une dégradation des espaces urbains. Ce déséquilibre entre la richesse des sous-sols et la précarité matérielle n’est pas sans avoir donné naissance à un fort sentiment de préjudice, voire de spoliation au profit du nord.

De fait, si l’économie algérienne repose sur la rente, elle s’est progressivement transformée en une économie de pillage. La coalition dirigeante distribue certes une partie de la rente, mais elle a de plus en plus l’image d’une mafia, s’étant révélée incapable de mettre au point une stratégie de développement. Dans un pays marqué par les idéaux égalitaristes, les inégalités sont souvent vécues comme une trahison. Ainsi en juillet 2012, Tahar Belabès parle de « colonisation interne » dans une interview donnée à El Watan. Le sentiment d’un délaissement est particulièrement fort dans les wilayas du sud, si bien que le gouvernement adopte des politiques volontaristes afin de gommer ces déséquilibres. Toutefois, après l’attaque islamiste au nord du Mali, l’attention du régime s’est particulièrement tournée vers la région. À cela s’ajoute une contestation sociale qui va croissante.

Pour autant, l’attention particulière accordée au sud par le gouvernement n’est que partiellement due à la contestation sociale. La région est cruciale d’un point de vue sécuritaire, notamment sur les questions de trafic, d’immigration et de terrorisme qui préoccupent les pays de la région mais aussi leurs partenaires internationaux. Dans la lutte contre l’immigration clandestine, le Sahara est devenu une frontière de plus. Ce contrôle accru n’est pas sans avoir des conséquences sur un espace traditionnellement favorable aux mobilités. C’est surtout la question terroriste qui fait que les regards se tournent désormais vers le sud, dans la lignée de la sécession de l’Azawad puis de l’opération Serval. Pourtant, la transformation de la bande sahélienne en un terrain d’opération de la lutte antiterroriste n’est pas nouvelle, puisqu’elle a accompagné la reconversion de la plus radicale des guérillas algériennes. Depuis l’attaque du complexe gazier d’In Amenas ainsi que l’assaut d’une caserne à Khenchela, la crainte d’une déstabilisation du pays est plus vive. Dans le même temps, la région n’est pas seulement identifiée à ces menaces extérieures, elle recèle en effet un risque interne : le danger d’un régionalisme qui pourrait mener à l’explosion du pays.

Au-delà de ces peurs plus ou moins fondées, il faut considérer la place croissante prise par le sud dans l’actualité nationale comme une forme de rééquilibrage à la mesure du rôle économique crucial de cette région mais aussi de son importance politique et démographique grandissante. De fait, ce rééquilibrage a commencé depuis les années 1990 avec le développement des agglomérations du sud. Du point de vue politique, les législatives de mai 2012 n’ont pas seulement vu les chefs des différents partis mettre en garde contre les risques de sécession. En fait, loin d’être uniquement des fiefs de la contestation, les wilayas méridionales ont davantage voté pour le FLN avec un taux de participation bien plus importants qu’au nord. Devant ces écarts importants, le ministre de l’Intérieur avait déclaré que les gens du sud étaient plus « patriotes » que les autres. Ce déplacement du centre de gravité de l’Algérie vers le sud n’est donc pas seulement dû à des contingences sécuritaires. Bien au contraire, il traduit des mutations urbaines, sociales et politiques.

Militant écologiste eurafricain

C’était le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt au Nigéria : le militant écologiste Ken Saro-Wiwa était exécuté. Son crime ? S’être dressé contre le gouvernement et les multinationales du pétrole. En cet anniversaire, Eurafrique souhaite rappeler sa mémoire.

À 54 ans, Ken Saro-Wiwa était très connu dans son pays, d’abord en tant que romancier et producteur de télévision, ensuite en tant que militant écologiste et défenseur des Ogoni, un peuple du Nigéria dont il était issu. La région où vivent les Ogoni est riche en pétrole, exploitée par Shell depuis les années 60, au mépris des atteintes à l’environnement. Au début des années 90, le « Mouvement pour la survie du peuple Ogoni » (MOSOP), dont Saro-Wiwa est un membre fondateur, dénonce les graves atteintes à l’environnement, réclame des mesures pour sa protection ainsi qu’un meilleur partage des revenus du pétrole. Il souhaite en outre une autonomie pour le peuple Ogoni. Au départ non-violent, le mouvement mené par Ken Saro-Wiwa réclame aux compagnies pétrolières la réparation des dommages écologiques qu’elles ont engendré. De grandes manifestations – interdites par le gouvernement nigérian – se déroulent en 1992 et 1993 et des boycotts sont organisés à l’encontre de Shell au niveau international. Alors que la production est ralentie, une violente répression militaire est lancée contre le peuple Ogoni. On estime qu’elle fera 2 000 morts et 100 000 déplacés.

Arrêté en 1992 puis relâché, de nouveau emprisonné un mois en 1993, Ken Saro-Wiwa est finalement arrêté une troisième fois en 1994, accusé d’incitation au meurtre et condamné à mort en 1995, lors d’un procès largement critiqué par de nombreuses associations internationales. Avec huit autres leaders du mouvement, Ken Saro-Wiwa est pendu le 10 novembre 1995 à Port-Harcourt par le gouvernement nigérian du général Sani Abacha.

Aux États-Unis, plusieurs procédures judiciaires ont été intentées contre Shell ; elles se sont soldées par le paiement de 15 millions de dollars de compensation. Cependant, le delta du Niger où vit le peuple Ogoni n’est toujours pas dépollué. Eurafrique rappelle que notre bicontinent doit être un espace écologique respectant les diversités identitaires, linguistiques et religieuses, un espace de protection de la faune et de la flore. Merci à cet écologiste d’avant-garde qui comprit que défendre l’environnement revient à défendre les identités et cultures locales ; Eurafrique le salue.

Lorsque Total et les autres violent l’Algérie

Depuis fin 2013 à Ghardaïa (à 600 km au sud d’Alger) s’affrontent les communautés mozabites (des Berbères) et chaâmbas (des Arabes). Début juillet, la région du Mzab, qui vient de connaître un pic de violence avec 25 morts et des centaines de blessés, est sous couvre-feu et administration militaire. Les afflux de populations nouvelles depuis la découverte du pétrole dans les années 1950, puis récemment du gaz de schiste, ont créé des tensions communautaires (à cause notamment du foncier), signaux d’alerte pour Alger mais aussi pour toute la Méditerranée. Aux portes du désert, cette ville inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO est au cœur d’enjeux pétroliers et gaziers.

Parmi les quinze plus grands producteurs d’hydrocarbure au monde, l’Algérie aurait aussi la troisième plus grande réserve de gaz de schiste ; ce qui attire les convoitises étrangères mais aussi l’espoir de devises. Ressource vitale pour le pays, le président Bouteflika a ouvert les négociations de l’exploitation du gaz de schiste depuis fin 2012 aux partenaires comme Total et GDF Suez sans aucune consultation parlementaire. Ce que la France s’est refusée de faire chez elle, par soucis écologique, elle va le réaliser sans l’aval de la population algérienne. L’extraction par fracturation hydraulique qui anéantit les nappes phréatiques fait écho aux accords d’Évian de 1962 qui ont autorisé la France jusqu’en 1967 à réaliser ses essais nucléaires à Reggane. Cet enjeu stratégique aggrave la fracture entre les populations locales et le gouvernement.

Les mouvements sociaux se sont multipliés en partant d’In Salah fin 2014, où régulièrement, jusqu’à 15 000 personnes ont manifesté avec des slogans tels que : « Gaz de schiste, désastre sanitaire ». Ces manifestations ont des relais dans les grandes villes du pays comme Alger ou Oran. La décision unilatérale du gouvernement est vue comme un mépris, mais aussi comme un risque majeur pour la survie des populations sédentaires, nomades et semi-nomades. Imaginez ces forages aux pieds des palmeraies, des oasis, polluant les seules réserves d’eau potable disponibles ? Ce ne sont pas les projets éducatifs et culturels des multinationales qui satisferont les habitants.

La réponse du régime militaire, dont chaque général a la charge directe d’une compagnie pétrolière, est l’envoi de 10 000 policiers dans la région avec une sévère répression. L’armée négocie en direct, s’attribue les commissions et se comporte comme une force d’occupation coloniale dans son propre pays. Les généraux se jouent des tensions communautaires, religieuses et divisions régionalistes, comme à Ghardaïa, pour pérenniser leur rente et leur pouvoir par le biais des multinationales. Ayant vécu avant les révolutions des pays arabes les années noires aux 200 000 morts, l’Algérie est au pied du mur. La moitié de sa population a moins de 27 ans. Cette jeunesse attend une réponse, un électrochoc politique, social, économique et culturel de la part d’un gouvernement aussi mobile que l’est son président dans sa chaise roulante. Ce président fantoche, soutenu par une oligarchie de généraux qui se partagent les revenus du pays.

Les cinq à dix prochaines années seront essentielles. Comment diversifier l’économie du pays, réduire la corruption, partager les richesses et offrir du travail au million et demi de prochains arrivants sur le marché ? Le paradoxe du pays est que son économie ne s’est pas libéralisée, comme l’a fait par exemple celle du Maroc. L’autre paradoxe est la façon dont le régime joue avec le nationalisme et le culte de l’indépendance tout en réactivant la peur du retour de la France coloniale en « exploitant le jeu trouble de Sarkozy en Libye et le crash libyen ». Partant de Ghardaïa et de sa route reliant le Maghreb à l’Afrique, nous avons à refonder notre relation économique et culturelle avec l’Algérie. États, entreprises, citoyens français et méditerranéens, nous devons participer à cet enjeu écologique qui nous lie tous. Car nous partageons ce bien commun qu’est « Mare Nostrum », notre mer Méditerranée.

« L’avenir énergétique de l’Algérie n’est pas dans les schistes mais dans l’optimisation de nos ressources conventionnelles, le développement des énergies renouvelables, dans le mixte énergétique et dans les économies d’énergies » écrivent les habitants mobilisés d’In Salah au président Bouteflika. Cette refondation doit passer par un partenariat réellement équitable et durable. Nous devrons pour cela définitivement tourner la page coloniale et les guerres fratricides autour de la Méditerranée. Nous devrons également travailler à la recherche d’une éthique d’investissement privés et publiques afin de ne pas sanctuariser l’Algérie dans ses périls. Eurafrique est aujourd’hui le projet qui nous permettra de transformer des liens de domination en une coopération équitable entre les différents pays méditerranéens qui cohabitent depuis plus de 3 000 ans.