révolutions arabes

Engagement tunisien

La France s’est toujours rangée du côté de la Tunisie, mon pays, notamment lors des attentats du Bardo, de Sousse et plus récemment, celui du 24 novembre perpétré contre la sécurité présidentielle. C’est donc avec une profonde tristesse que nous exprimons notre solidarité à la France. Nous condamnons énergiquement les actes barbares qui l’ont endeuillée.

Je repense sans cesse à ces jeunes qui se sont égarés sur des chemins qui les éloignent de la société, particulièrement celle de leur pays, la France, ainsi trahie par les siens. Au-delà de l’horreur, il y a lieu de s’interroger sur les failles et les défaillances de l’État envers ces Français. De ce fait, le processus d’intégration était-il adapté ? Comment inculquer à ces jeunes leurs droits et devoirs de citoyens ? Faut-il redéfinir la laïcité, socle de la République française ? Toutes ces questions attendent des réponses urgentes et convaincantes.

Nous autres non plus n’étions guère habitués à tant de secousses sous le régime de Ben Ali, régime totalitaire dirigé d’une main de fer où « liberté d’expression » n’existait que dans le dictionnaire. Pourtant, la Tunisie avait connu ses heures de gloire. J’aimais écouter mon grand-père maternel, cofondateur du CNOT (Comité national olympique tunisien) et médaillé olympique, me parler de son passé de militant avant l’indépendance tunisienne, puis de cette génération de citoyens éclairés à la base d’un Code du statut personnel (unique dans le monde arabe) en faveur des femmes, interdisant la polygamie et la répudiation, consacrant le droit à l’IVG, l’enseignement obligatoire et gratuit, la santé pour tous… Telles sont les réalisations tunisiennes contre la misère et l’obscurantisme ; mon grand-père me disait sans cesse que le jour où la Tunisie bougera, le monde arabe sortira de sa torpeur.

Et ce jour arriva. Du 17 décembre 2010, début des émeutes, jusqu’au 14 janvier 2011 sans relâche, j’étais dans la rue avec des milliers de Tunisiens à crier « Dégage ! » à Ben Ali, célèbre slogan depuis repris par les autres soulèvements arabes. Sous l’emprise de cette extase appelée « liberté d’expression », on ne voyait pas le revers de la médaille, nous étions heureux. Les médias internationaux ont vanté notre courage et appelé notre insurrection « Révolution du Jasmin », fleur symbolique et très parfumée. Malheureusement, cette odeur a tourné rapidement en odeur de sang et de terreur en Égypte, en Syrie qui paie le tribut le plus lourd, en Irak encore une fois, et, malheureusement par la faute impardonnable de Nicolas Sarkozy, en Libye. Au bout de quatre ans, le monstre nommé terrorisme a grandi, il est devenu international, sans frontières, sans limites dans la barbarie. Mobilisons-nous partout où celui-ci frappe. Dénonçons ensemble tous les criminels et leurs complices, sans verser dans l’amalgame injuste et contre-productif. La France, pays des Lumières, doit continuer d’éclairer le monde. Je vis en France depuis quatre ans et je me suis intégrée à ses valeurs.

Nous veillerons à ce que la trilogie qui lui sert de devise, Liberté, Égalité, Fraternité, reste de vigueur. Vive la Tunisie ! Vive la France !

Révolutions arabes : un changement de paradigme

Malgré une croissance économique soutenue durant les dix années précédant les révolutions arabes, les prémices des soulèvements étaient déjà présentes. En effet, cette croissance soutenue était le fruit d’un capitalisme prédateur organisé au profit d’une autocratie confiscatrice. Aussi cette croissance, loin d’améliorer l’équilibre sociétal et social, a-t-elle contribué à creuser un fossé entre le peuple et les élites en créant de nombreuses poches de pauvreté et de désespoir, causes de fortes tensions. Les révolutions ont entraîné une chute brutale de la croissance : Égypte et Tunisie ont, par exemple, traversé une forte récession à la fin du premier semestre 2011 et connaîtront une croissance quasi nulle en 2011. Néanmoins, la timide reprise en 2012 ainsi que le potentiel élevé de ces pays, souligné entre autres par le FMI, est synonyme d’espoir à condition que la situation économique et politique se stabilisent, chose inenvisageable à court terme (coup d’État en Égypte et agitation sociale croissante en Tunisie au cours de l’été 2013).

La leçon des révolutions arabes est assez explicite : les autocraties arabes auraient dû, avant d’aspirer à une forte croissance, assurer plus d’équité politique. En outre, les manifestants arabes se sont insurgés contre des réalités économiques volontairement ignorées par les régimes : l’instabilité produite par une trop rapide ouverture à l’économie mondiale si celle-ci n’est pas compensée par des politiques d’équilibres sociaux. Ainsi se sont créées des disparités territoriales, communes à tous les pays du Sud, entraînant la création de poches de pauvreté en milieu rural notamment. Enfin, le dernier facteur exogène est l’asymétrie commerciale profonde entre les deux rives de la Méditerranée. Aussi la jeunesse a-t-elle accumulé des sentiments de frustration et d’humiliation face à son exclusion des processus de décision et d’insertion économique. Ceci a fait naître un paradoxe d’une rare violence : la classe la plus nombreuse de la population était sciemment laissée à l’écart des lieux stratégiques que sont le marché du travail et les lieux de pouvoir. Aussi ces révolutions expriment-elles plus une demande de moralisation que de reconstitution économique. Celle-ci touche aussi bien l’organisation des États que le modèle économique méditerranéen. Les peuples aspirent donc à un nouveau pacte social où l’avancée économique serait le ciment d’une rétribution politique et sociale. Ceci entraîne une nécessité d’un nouveau paradigme économique.

Ce dernier doit passer par l’instauration d’un nouveau modèle de croissance : plus inclusive, tout d’abord, c’est-à-dire plus créatrice d’emplois et porteuse d’un meilleur équilibre social entre les territoires mais aussi entre les générations. Cette croissance devra aussi être plus juste de telle sorte que les créations de richesses essaiment au bénéfice de l’économie dans sa globalité, notamment des jeunes diplômés dont le taux de chômage atteint des niveaux effrayants. Enfin, une plus grande intégration régionale méditerranéenne eurafricaine demeure un objectif nécessaire afin de redresser le déficit du commerce extérieur de ces pays. Néanmoins, cet objectif est nécessairement de long terme car, en plus d’impliquer la redéfinition des systèmes de coopération, il suppose un renforcement préalable de la compétitivité de ces pays sous peine d’entraîner de fortes inégalités et une grande vulnérabilité des comptes publics.

Ce nouveau pacte social impliquera des révisions structurelles des mécanismes de gouvernance ; le moteur en est évidemment la démocratie au sens noble du terme : le contrôle par le peuple des objectifs, moyens et méthodes mis en œuvre par l’exécutif pour la gestion de l’intérêt commun. À cet égard, le développement et l’équilibre des territoires apparaissent comme une parfaite illustration des mutations économiques et sociétales à instaurer dans ces pays. À l’horizon 2050, la population urbaine de la rive européenne restera stable tandis que celle du Maghreb devrait doubler. Plus des deux tiers seront concentrés sur 10 % des territoires : les zones côtières déjà fortement surexploitées. À nous de redéployer une politique régionale (économique et politique) méditerranéenne dans une optique de construction eurafricaine.