Sahara

Herman Sörgel

Imaginez un monde dans lequel le lac méditerranéen a vu son niveau baisser de 100 à 200 mètres, où l’Europe et l’Afrique sont réunies, où un train vous emmène de Berlin au Cap en passant par la Sicile et le Sahara ; c’était le projet fou d’Herman Sörgel, architecte allemand.

Au début du vingtième siècle, le projet Atlantropa imaginé par un architecte allemand vise à construire un barrage hydroélectrique géant pour fermer le détroit de Gibraltar. Ceci aurait eu pour effet de faire baisser le niveau de la Méditerranée. Ainsi, la Corse et la Sardaigne n’auraient formé qu’un, la Sicile aurait été rattachée à l’Italie, Venise n’aurait plus été un port et d’ailleurs, la mer Adriatique aurait quasiment disparu. Partout, en Afrique du Nord, au Proche-Orient et en Europe du Sud, de larges bandes de terre seraient devenues cultivables et habitables. Herman Sörgel avait imaginé un projet bien plus ambitieux qu’un « simple barrage » à Gibraltar. Tout d’abord, ce barrage aurait été techniquement possible, les plans prévoyant qu’il soit en majorité en eau peu profonde. En plus de ce barrage, un second devait être construit dans les Dardanelles pour fermer la mer Noire et un troisième aurait coupé la Méditerranée en deux au niveau de la Sicile et de la Tunisie. Un quatrième aurait été bâti sur le fleuve Congo pour alimenter le lac Tchad et utiliser son eau douce pour irriguer le Sahara. Enfin, le canal de Suez aurait été prolongé pour maintenir la liaison avec la mer Rouge. Pour tous ceux craignant de voir les ports historiques tels que Venise ou Gênes à sec, Herman Sörgel proposait même d’y maintenir artificiellement le niveau d’eau.

Les barrages auraient fourni une quantité colossale d’énergie propre, tout en facilitant les communications entre l’Europe et l’Afrique. Le barrage reliant la Tunisie à la Sicile aurait permis la création d’une ligne de chemin de fer reliant directement les grandes capitales européennes à l’Afrique du Nord, voir l’Afrique subsaharienne. Le Sahara devenant vert, la région aurait connu un développement économique sans précédent. Sörgel était avant tout un pacifiste, qui pensait que son projet, en réglant les problèmes d’approvisionnement en énergie, en libérant des terres et facilitant le commerce et les communications, participerait à une ère de paix dans l’espace eurafricain.

Evidemment, ce projet aurait aussi eu des conséquences désastreuses sur les écosystèmes méditerranéens, mais ces préoccupations n’existaient pas encore à l’époque. Herman Sörgel considérait Atlantropa, à l’instar d’Eurafrique, comme un moyen d’unir l’Europe et l’Afrique un en seul continent suffisamment puissant pour tenir tête aux Amériques et à l’Asie. Mais à la différence de notre projet eurafricain, Herman Sörgel, voyait, avec les prismes de l’époque, une véritable domination des Européens sur les Africains. C’est ici qu’Eurafrique diffère d’Atlantropa : il n’est pas question pour nous que l’un domine l’autre. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le projet Atlantropa fût interdit par l’Allemagne nazie. Relancé au début des années cinquante, le projet mourut avec son créateur en 1952. Eurafrique salue la mémoire de cet architecte allemand qui rêvait déjà au siècle dernier d’une union entre l’Europe et l’Afrique.

Quand le Sud reprend sa place

Intervention militaire française au Mali, prise d’otages à Tiguentourine, manifestations des chômeurs à Ouargla… En 2013, le sud de l’Algérie a pris une place prépondérante dans l’actualité. Alors que cette région recèle les hydrocarbures qui assurent le train de vie de l’État, elle était marginalisée tant économiquement que politiquement. Aujourd’hui, les choses ont changé.

Depuis la nationalisation des hydrocarbures (24 février 1971), les revenus dégagés de l’exploitation demeurent la principale source de devise de l’État. En 2011, le secteur représentait 98 % des recettes à l’exportation et 70 % des recettes budgétaires. Cette importance du pétrole se traduit par le rôle central de la Sonatrach, première entreprise africaine avec 56 milliards de dollars de chiffre d’affaires à l’exportation en 2010. Elle est devenue un instrument crucial dans la mise en œuvre des politiques publiques, notamment sous Houari Boumédiène lorsque Bélaïd Abdessalam promettait de « semer le pétrole pour récolter de l’industrie ». Cependant, la totalité des champs pétroliers et gaziers sont situés dans le sud du pays. Plus globalement, le Sahara dans son ensemble offre des perspectives de développement d’énergies renouvelables, par le biais de centrales solaires. Aussi la région a-t-elle constamment alimenté les finances de l’État et demeure vouée à continuer de le faire en l’absence d’une diversification de l’économie. Pourtant, la région n’a que marginalement bénéficié des bienfaits de la rente. En effet, dès les années 1970, on constate une forte prédominance des zones littorales dans la répartition des emplois qualifiés et industriels, ce que les autorités souhaitaient éviter. Depuis, les représentants du sud dénoncent régulièrement le chômage, le délaissement culturel ou encore le manque d’infrastructures. Tandis que le gouvernement affiche des réserves de devises pléthoriques et tente d’acheter la paix sociale, les jeunes du sud se heurtent à une conjoncture de crise économique et sociale latente, aggravée par une dégradation des espaces urbains. Ce déséquilibre entre la richesse des sous-sols et la précarité matérielle n’est pas sans avoir donné naissance à un fort sentiment de préjudice, voire de spoliation au profit du nord.

De fait, si l’économie algérienne repose sur la rente, elle s’est progressivement transformée en une économie de pillage. La coalition dirigeante distribue certes une partie de la rente, mais elle a de plus en plus l’image d’une mafia, s’étant révélée incapable de mettre au point une stratégie de développement. Dans un pays marqué par les idéaux égalitaristes, les inégalités sont souvent vécues comme une trahison. Ainsi en juillet 2012, Tahar Belabès parle de « colonisation interne » dans une interview donnée à El Watan. Le sentiment d’un délaissement est particulièrement fort dans les wilayas du sud, si bien que le gouvernement adopte des politiques volontaristes afin de gommer ces déséquilibres. Toutefois, après l’attaque islamiste au nord du Mali, l’attention du régime s’est particulièrement tournée vers la région. À cela s’ajoute une contestation sociale qui va croissante.

Pour autant, l’attention particulière accordée au sud par le gouvernement n’est que partiellement due à la contestation sociale. La région est cruciale d’un point de vue sécuritaire, notamment sur les questions de trafic, d’immigration et de terrorisme qui préoccupent les pays de la région mais aussi leurs partenaires internationaux. Dans la lutte contre l’immigration clandestine, le Sahara est devenu une frontière de plus. Ce contrôle accru n’est pas sans avoir des conséquences sur un espace traditionnellement favorable aux mobilités. C’est surtout la question terroriste qui fait que les regards se tournent désormais vers le sud, dans la lignée de la sécession de l’Azawad puis de l’opération Serval. Pourtant, la transformation de la bande sahélienne en un terrain d’opération de la lutte antiterroriste n’est pas nouvelle, puisqu’elle a accompagné la reconversion de la plus radicale des guérillas algériennes. Depuis l’attaque du complexe gazier d’In Amenas ainsi que l’assaut d’une caserne à Khenchela, la crainte d’une déstabilisation du pays est plus vive. Dans le même temps, la région n’est pas seulement identifiée à ces menaces extérieures, elle recèle en effet un risque interne : le danger d’un régionalisme qui pourrait mener à l’explosion du pays.

Au-delà de ces peurs plus ou moins fondées, il faut considérer la place croissante prise par le sud dans l’actualité nationale comme une forme de rééquilibrage à la mesure du rôle économique crucial de cette région mais aussi de son importance politique et démographique grandissante. De fait, ce rééquilibrage a commencé depuis les années 1990 avec le développement des agglomérations du sud. Du point de vue politique, les législatives de mai 2012 n’ont pas seulement vu les chefs des différents partis mettre en garde contre les risques de sécession. En fait, loin d’être uniquement des fiefs de la contestation, les wilayas méridionales ont davantage voté pour le FLN avec un taux de participation bien plus importants qu’au nord. Devant ces écarts importants, le ministre de l’Intérieur avait déclaré que les gens du sud étaient plus « patriotes » que les autres. Ce déplacement du centre de gravité de l’Algérie vers le sud n’est donc pas seulement dû à des contingences sécuritaires. Bien au contraire, il traduit des mutations urbaines, sociales et politiques.