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Eurafricul

La pirogue progresse sur la nuit liquide. Les verres des lunettes d’Amin absorbent les rayons de la lune, le reste de son corps se meut dans le noir. J’écoute le clapotis des vagues contre le bois de notre embarcation. Il pagaie du mieux qu’il peut, s’emmêle un instant les bras et la pirogue danse sur la mer, avant de se stabiliser à nouveau. Je n’ose pas parler. Il ne m’a rien dit quant à notre destination.

Cet après-midi, nous étions tous les deux à la plage, derrière la prison de l’île de Gorée, entre des gamins qui faisaient griller de petits poissons argentés et d’autres qui jouaient du djembé, tandis que les filles dansaient, pagnes relevés, couvertes de bijoux en cauris. Amin releva une mèche de mes cheveux pour dégager mon oreille, puis approcha ses lèvres tout près de moi. Ses chuchotements me firent frissonner.

– Ce soir je t’emmène quelque part.

– Où ça ?

– Tu verras.

– C’est un secret ?

– C’est une surprise.

Et là, je suis avec lui, sur cette pirogue qui vogue et vague, dans le noir. Où me conduit-il ? Point ne sais-je, dans mon pagne humide à force de subir les embruns chauds de la mer, chaque fois que la pagaie la heurte. Soudain, j’entends de la musique, au loin. Un chant, une contrebasse, des tam-tams… sirènes mystiques dans ces contrées marines.

– On arrive.

– Où ?

– Tu verras.

Une baraque en tôle sur pilotis se dresse non loin des rochers de la côte. Un toit en matériaux de récupération et la façade enguirlandée, comme un sapin de noël, de lumières rouges, bleues, vertes, jaunes et violettes. Un vieux fume sur le perron de planches vermoulues. Il nous hèle, de loin. Amin dirige la pirogue vers le cabanon, l’attache à l’aide d’une corde à l’un des pilotis et grimpe à l’échelle de fortune jusqu’au perron. Paniquée à l’idée qu’un échelon se brise, je le suis quand même, dans cet abri de fortune, hors du temps. Le vieux s’avance. Les rayons blancs de la lune accusent les rides qui lui strient le visage. Son regard sec comme un désert s’illumine soudain. D’une pichenette, il jette sa cigarette à la mer.

– Amin… mon ami Amin… Na’nga def ?

– Mangi fi rekk !

Je me tiens en retrait, derrière lui, redresse mon pagne qui glisse sous mes aisselles. Amin sort de la poche de son jean un billet froissé de vingt eurafros et le vieux écarte le tissu délavé qui fait office de porte. Les mots se rétractent dans mon esprit et la fumée de cigares et de clopes qui brouille l’espace s’infiltre jusque dans mes pensées, opérant un acte de sublimation sur mon cerveau. Comment décrire ce que je vois ? Impassible, Amin se dirige vers le bar de fortune, installé à droite de l’entrée, où une fille au visage balafré, grande et nue, le sein dur, sert du rhum dans des verres poisseux, sous un portrait de Napoléon, dont la toile déchirée en diagonal rappelle sa blessure. Je ne le suis pas, arrêtée par les effluves de tabac, de sueur, de sirocco et de bois iodé entremêlées. Au centre de la cabane, une chanteuse en robe dorée fait rugir sa voix d’outre-tombe, accompagnée par une contrebasse et des tam-tams sonnant l’apocalypse, en retrait de la rive du continent sénégalais. Au beau milieu d’un rêve, chahuté par les vagues qui ébranlent les pilotis, je fixe les corps nus, la chair luisante, amassée sur les planches du sol. Ces femmes empêtrées dans leurs bourrelets, ces hommes accouplés, me rappellent un documentaire animalier sur la copulation des phoques ainsi qu’un autre sur les rites vaudous. Il y a un peu des deux, dans le tableau qui s’offre à mes yeux. Je me tourne vers Amin, accoudé au bar, grand, droit, avec ses lunettes couvertes de buée. Sa chemise épouse sa peau à cause de la mer et de la transpiration. Il me signe de le rejoindre et me tend un verre de rhum.

– Voici mon QG !

La chanteuse nous fixe. Dans ce carnage de viande vive étalé autour de nous, nous sommes les seuls debout, vêtus. Elle chante en wolof, je comprends ses mots. Elle veut que je sois nue, qu’Amin soit nu, elle nous invite à mêler nos corps aux autres, de sa voix pourpre. Elle agite un chasse-mouche en crin de jument pour chasser les djinns et bénir le cercle libertin qui prie à pieds le dieu de la chair. Elle le brandit et son visage gras semble possédé alors qu’elle répète en wolof une incantation à l’amour pluriel. J’avance vers Amin. Un bout de verre cassé se plante dans mon pied. J’avance toujours. Il repose le verre qu’il avait à la main et d’un geste vif ôte mon pagne. Je reste là, nue, pantelante, dans cette cabane comme échappée du réel, à regarder ces gens forniquer dans la chaleur moite de la nuit d’été. Le toit suinte, comme si l’édifice de tôle et de carton était bouche, qui nous avait englouti et salivait sur ses captifs.

Amin ôte sa chemise, je baisse son jean. Les tam-tams battent plus fort que mon cœur et sur le lit de nos vêtements déposés par terre, nous nous couchons. Le songe m’envahit, je ne suis plus moi, mais un corps, en communion avec tous les autres corps de la pièce. Je sens Amin enraciné en moi, et moi, un bout de lui. Une fille rampe à nous et d’hydre à deux têtes, voilà qu’il nous en pousse une troisième, avec ses longues tresses et des omoplates si fragiles qu’elles se déploient comme les ailes d’un insecte. Infinie j’ai l’impression d’être, dans la cabane sur pilotis.

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Adossé au tronc d’un baobab, les pieds enfoncés dans le sable, Abdel jette une boulette de sève jaunâtre et odorante qui me rebondit sur le haut du crâne.

C’est quoi ton problème ? C’est toi qui a dit que tu voulais camper dans la brousse.

Tout va bien.

Alors pourquoi t’es chiant ?

Je sais très bien, à vrai dire, ce qui le taraude, Abdel. Sa meuf l’a largué il y a une semaine, elle a rejoint un groupe d’Eurafricains sceptiques luttant contre le métissage, ceux qui souhaitent préserver leur couleur de peau noire. Elle s’est faite embrigadée par sa famille, connue de tout Kinshasa pour ne pas avoir laissé une goutte de sang pâle tâcher le charbon de leur patrimoine génétique. En général, au fur et à mesure des générations, impossible de dire d’où viennent les gens. C’est devenu le bicontinent arc-en-ciel… que ce soit à Gérone, à Marseille, à Cadix ou à Munich, jusqu’à Bamako ou Pretoria, un dégradé de brun, d’abricot, d’acajou, d’ébène, de doré… autant de nuances chromatiques qu’il y a d’individus.

C’est Absa ?

Ne me parle plus de cette conne…

Très bien, de toute façon, je n’ai même pas à l’évoquer, en général, il déverse sa verve haineuse contre elle avant même que je n’ai pu mentionner son nom.

Elle puait de la fouffe de toute façon.

Abdel, je t’en prie.

Depuis que je le connais, il a toujours été très discret sur sa vie sexuelle et sentimentale… au point que j’ai cru pendant trois ans qu’il était homosexuel, jusqu’à le surprendre en train d’embrasser ma meilleure copine, Josiane, dans un couloir de la fac.

C’est quoi ton plus gros fantasme ?

Frère, ça ne te regarde pas…

Moi, c’est de me taper trois filles sur un radeau qui descend des rapides… deux me sucent en même temps, et la troisième m’embrasse… le tout lancé à toute vitesse sur les eaux brunes.

Elles ressemblent à quoi, tes trois grâces ?

J’en vois une rousse, la peau argile, douce comme du bois flotté, avec des petits seins ronds écartés, pas trop gros, la fesse athlétique, et des poils en feu sous les bras… nue sous son pagne indigo…

T’es con… je ne suis pas nue sous mon pagne…

Qu’est ce qui te fait dire que c’est de toi que je parle ?

Abdel ? Une rousse en pagne indigo…

T’es pas la seule…

Dans ce village, si.

Il cligne des yeux, à cause du soleil. Abdel joue avec moi depuis des années… on est meilleurs amis, mais parfois, il arrive que les hormones prennent le dessus. Abdel n’est pas forcément très beau, avec sa tête de chat mal réveillé, son teint banane écrasée et son petit ventre, pourtant, je ne sais pas… j’ai l’estomac tôle ondulée alors qu’il vient de m’inclure à son fantasme, même s’il le nie. Provocation ou déclaration ?

Toi, c’est quoi ton fantasme ?

J’en sais rien, il en faut ?

Tout le monde en a… sinon, c’est que t’as déjà tout essayé…

Haussement d’épaules. Je me demande à quoi devaient ressembler les fantasmes de Carmen, ma grand-mère, quand elle avait vingt ans. Je sais, c’est étrange de penser à la sexualité d’un cadavre ridé quand soi-même on sent soudain un désir palmier pousser d’un coup, des ovaires au cerveau. Son monde était bien moins libre que le nôtre. Une femme à hommes, c’était une catin, une dégénérée. Il y avait encore, à l’époque, des gens pour encenser la virginité des jeunes filles, on parlait d’excision, le sida faisait peur et on mettait des capotes… il y avait des interdits et un bon background de culpabilité judéo-chrétienne et de cul marchandisé, en plus, il existait des gens pour dénigrer le sexe entre une blanche et un noir… incompréhensible ! De toute façon, aujourd’hui, on ne sait plus ce que c’est que d’être blanc ou noir… c’est tellement réducteur, ça ne veut rien dire… Bref… je pense à Carmen pour oublier le Léthé qui s’écoule hors de moi, absorbé par ma culotte et le sable sur lequel je suis assise.

Abdel ?

Il fait comme s’il n’avait pas entendu son nom, ferme les yeux. Je me lève, et campée devant lui, pose ma bouche sur la sienne. Il entrouvre les yeux, amour demi-sommeil. Au loin, dans le village, on peut entendre la voix du griot accompagner une guitare au son futuriste. Je passe mes bras autour du cou d’Abdel, il se laisse faire, comme un tronc, comme une écorce que je devrais réveiller par mes caresses. Cinq heures d’aérotrain pour arriver là, au milieu de nulle part, pour qu’il oublie Absa l’eugéniste, et qu’il m’ouvre sa bouche, sous un vrombissement d’insectes voyeurs. Mon pagne tombe, et je reste debout, devant lui, embarrassée. Nous chutons dans le sable brûlant, à deux, encastrés l’un en l’autre.

En Molly Bloom eurafricaine, mes hanches s’ouvrent à l’instant et disent oui. Oui le sable ocre parfois feu et les glorieux couchers de soleil sur la brousse et les baobabs à l’infini sur la route oui aux petits villages sourds semés au hasard du temps et les oranges et bleus qui font l’horizon et les enclos des buffles et les rues étroites de Saint-Louis où je me promenais petite-fille avec ma grand-mère dans mes robes en logos colorées oui les couronnes de bougainvillier dans mes cheveux roux et oui la première fois que j’ai rencontré Abdel dans le souk de Tanger oui l’odeur de viande grillée et de cuir tanné oui sa main dans la mienne pour m’indiquer le chemin oui les étales de dattes charnues oui quand Abdel est venu vivre avec moi oui les chaises de l’université de Kinshasa oui qu’on s’amusait à faire claquer dans les amphithéâtres en sueur oui Abdel en moi avec les yeux en moi oui son cœur qui danse le tango au rythme du mien oui et oui je dis oui.