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Année étrangère

De l’Europe à l’Afrique. De la France à l’Afrique du Sud. De Paris à Cape Town. De Sciences Po à l’université de Western Cape. Du français à l’afrikaans, l’anglais, le ndebele, le sotho du Sud, le swazi, le tswana, le tsonga, le venda, le xhosa et le zoulou. De la Marseillaise à l’hymne Nkosi Sikelel’ iAfrika, The Call of South Africa. Du métro au minibus. De la conduite à droite à la conduite à gauche. Du pâté-croûte au biltong. Du XV de France aux Springboks.

Il n’y a qu’un pas. « L’année étrangère » est presque devenue un passage obligé au cours des études, un pas de plus vers la maturité. Nous étions des étudiants en échange. Certains n’avaient jamais vu l’Afrique du Sud. Certains avaient habité en Afrique, mais dans d’autres pays. Nous étions intéressés par l’Afrique. Pas seulement l’Afrique des safaris. Nous voulions étudier en anglais dans un environnement qui nous dépayserait, nous pousserait à revoir nos habitudes, à penser autrement, à apprendre à vivre ailleurs.

L’Afrique du Sud était le lieu parfait pour cela. Nous avons découvert la vitesse des minibus, la patience des files d’attente pour s’inscrire aux cours à l’université. Nous avons mangé des braais, du biltong, du rusk et d’autres aliments dont les noms nous échappent. Nous avons écouté Johnny Clegg, l’hymne national sud-africain, les radios locales. Nous avons grimpé en haut de Lion’s Head et de Table Mountain. Nous avons volé jusqu’à Johannesburg, Pretoria, Durban, Port Elizabeth. Nous avons conduit à travers les provinces, du Limpopo au Gauteng, parfois jusqu’en Namibie ou au Lesotho. Nous avons entendu parler plusieurs langues. Nous avons été frappés par la beauté des paysages, par les contrastes de la ville, par ses couleurs. Nous avons essayé de capturer les instants dans des photos dont la lumière ne sera jamais aussi vive que celle que nous avions sous les yeux.

Nous avons étudié l’Histoire, nous avons ressenti son poids au quotidien. Nous avons rédigé des essays en anglais dans le style anglo-saxon. Nous nous sommes adaptés, ou du moins nous avons essayé de le faire. Nous avons découvert un peu la littérature sud-africaine. Parmi de nombreuses œuvres, Cry, the Beloved Country (Alan Platon, 1948) a retenu notre attention. Nous avons (quand même) rencontré quelques animaux sur la route des parcs nationaux. Éléphants, zèbres, singes, girafes, phacochères. Nous avons regardé la mer. Nous avons parcouru des kilomètres d’ailleurs. Des routes bordées de traces de peines, de joies, de rires et de doutes.

Nous avons rencontré des Sud-africains, des Blacks, des Coloured, des Whites. Nous avons lié des connaissances, des amitiés, des amours. Nous avons partagé leurs vies, leurs maisons et leurs discussions. Nous ne nous perdions pas à l’université lorsque l’un d’eux était là pour nous indiquer le chemin. Ils nous ont aidé, ils nous ont appris. Nous avons entendu les conflits. Le bruit encore assourdissant du racisme. Les années qui n’ont pas effacé les souvenirs brûlants de l’apartheid. Nous avons aimé l’Afrique du Sud malgré tout ce qu’elle nous a fait laisser derrière nous le temps d’une année : une famille, une adresse, un confort, des habitudes. Peut-être l’avons nous aussi parfois aimée pour ça, pour ce qu’elle nous a forcé à repenser. La vie, le bonheur, les autres.

Après une année comme celle-ci, nous serons heureux de revoir nos proches, mais tristes de quitter ce pays arc-en-ciel, indécis entre la pluie et le beau temps. Nous serons plus ouverts, plus matures, plus tolérant sans doute. À notre retour, rien n’aura vraiment changé et pourtant tout sera différent. Notre « année étrangère » aura été l’expérience de notre vie, celle qui donne envie de parcourir le monde de long en large, celle qui pousse à se chercher soi-même, à se perdre et parfois à se découvrir.